À vos marques, prêts, partez!

Janus, réfugié

L’une, héroïne et championne; l’autre, traître et militante: les deux faces du refuge et de la migration à travers la mise en spectacle de la force des sœurs Mardini.

C’est d’abord une publicité racoleuse de la marque d’équipement sportif Under Armour qui a attiré mon attention, à l’automne 2017. Une voix se superpose à des images captées dans le hall d’un centre aquatique quelque peu décrépit: «Je ne devrais pas être en vie aujourd’hui.» Une jeune femme est allongée sur un banc, la tête posée sur un sac à dos. «J’aurais dû être tuée par la bombe tombée dans la piscine, à Damas.» Les images s’enchaînent: gros plan sur le visage de la jeune femme, une nageuse, sur le tremplin de départ, prête à plonger. «J’aurais dû me noyer dans la Méditerranée. J’aurais dû compter parmi les nombreux réfugié·es sans visage qui sont morts sur la route. Mais je suis ici, parce que j’ai continué de bouger.» L’athlète s’entraîne: elle court, elle nage, elle boxe. Elle n’a jamais arrêté de bouger, répète-t-elle: lorsqu’il a fallu laisser sa famille derrière, franchir la forêt, les montagnes, la mer, tirer le radeau jusqu’au rivage pour échapper à la mort. Le montage de la publicité est serré, les images sont bien choisies, l’athlète crève l’écran. Elle est d’une beauté frappante, athlétique et féminine, gracile et puissante, protagoniste idéale pour satisfaire l’œil publicitaire. Puis, sur fond noir:

«Transformez votre douleur en force. Je le ferai. – Yusra Mardini»

Logo Under Armour, fondu au noir, fin.

Ce n’était pas la première fois que Yusra Mardini apparaissait sur la grande scène. À la veille des Jeux olympiques d’été de Rio de Janeiro en 2016, le Comité international olympique annonçait la formation d’une première délégation réservée aux athlètes réfugié·es ne pouvant représenter leur pays d’origine aux olympiades. La délégation était composée de dix athlètes, originaires du Soudan du Sud, de la République démocratique du Congo, de l’Éthiopie et, bien sûr, de la Syrie. Parmi le groupe, Yusra Mardini, une nageuse de dix-huit ans originaire de Sayeda Zeinab, une ville située tout juste au sud de la capitale syrienne, et issue d’une famille de nageur·euses professionnel·les, où l’on apprend à nager avant d’apprendre à marcher. Les médias du monde entier ont alors été captivés par l’histoire de cette jeune athlète, qui, à peine un an avant les JO, fuyait la Syrie déchirée par la guerre, seule avec sa sœur aînée, Sarah, pour rejoindre la Turquie et tenter une périlleuse traversée de la mer Égée vers l’Europe.

Le récit de la traversée des sœurs Mardini de la Turquie jusqu’à l’île de Lesbos est vertigineux. Nous sommes en août 2015, près d’Izmir. Yusra et Sarah attendent que les passeurs à qui elles ont payé chacune mille cinq cents dollars les fassent monter à bord d’un bateau censé les mener en Grèce. Lorsque le moment arrive enfin, une vingtaine de passager·ères, dont Sarah et Yusra, s’entassent à bord d’une embarcation conçue pour sept personnes. Il y a des adolescent·es, des femmes, des personnes âgées, un enfant. Dix kilomètres séparent la Turquie du rivage de Lesbos. Ce jour-là, la mer est houleuse. À mi-chemin, le moteur du bateau flanche. Les passager·ères se cramponnent tant bien que mal à l’embarcation. Ignoré·es par la garde côtière et par les patrouilles humanitaires, iels prient, pleurent, implorent la grâce de Dieu. La situation semble désespérée. Alors que le bateau est presque avalé par les flots, les sœurs Mardini se jettent à l’eau, une corde enroulée autour de l’épaule. Pendant trois heures et demie, elles nagent, elles tirent, elles se débattent dans les eaux noires et furieuses, malgré l’épuisement, le froid, la douleur, la peur, la morsure de l’eau salée, jusqu’à ce que tous les passager·ères foulent enfin la plage de Lesbos. Vingt personnes sont sauvées d’une mort certaine.

Aurélie Lanctôt est codirectrice et rédactrice en chef de la revue Liberté. Elle est doctorante en droit.

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