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Le sport, ce n’est pas que du jeu

En 1984, la rédaction de Liberté écrivait dans le court texte de présentation d’un dossier consacré au sport: «Naturellement Liberté ne paraît pas assez souvent pour pouvoir couvrir toute l’actualité sportive et doit se contenter d’en parler de temps en temps, à tous les vingt-cinq ans environ.» Il y a trente-huit ans, donc, dans ce dossier thématique, Denys Arcand disait trouver du réconfort dans la rigueur du sport, René Lapierre se voyait ravi de le consommer dans «l’éclat bleuté du vieux téléviseur», Marie José Thériault présentait les règles d’un jeu de hasard inventé, «le jeu du Guerrier», tandis que Jacques Folch-Ribas avertissait son «siècle de crétins» des dangers de l’activité physique, qui, disait-il, abîme le corps comme une automobile qui roule trop.

Le sport est espace, ensemble de relations, véhicule, et, trente-huit ans plus tard, ou «vingt-cinq ans environ», si «les balles et les bâtons de toutes sortes», dans les mots de François Ricard, si les «patinoires improvisées» et les «courts de terre battue» ont changé de forme et de texture, les dynamiques et les questions qui y sont condensées se sont moins déplacées qu’approfondies. En 1984, le joueur de basketball le mieux payé du monde, Magic Johnson, empochait 2,5 millions de dollars annuellement – salaire astronomique, comme l’écrivait à raison René Lapierre dans ces pages. On estime aujourd’hui les revenus annuels d’un joueur comme LeBron James à vingt-huit fois ce montant. En 1984, l’Union soviétique boycottait les Jeux olympiques de Los Angeles. En 2022, la Russie sera officiellement exclue des Jeux de Pékin. Toujours en 1984, les Redskins de Washington s’inclinaient devant les Raiders de Los Angeles lors du 18e Super Bowl. Depuis début 2022, l’équipe de Washington a changé de nom.

Le sport est un vecteur de l’économie politique capitaliste et des différents rapports de domination qui s’y imbriquent, une chorégraphie bien répétée, bien apprise, de son mode de production et des relations sociales qu’il crée. Les intérêts qu’il sert, les discours qu’il met en place, les dynamiques qu’il produit et reproduit et la discipline du corps qu’il prévoit donnent la pleine mesure de l’aliénation de la force de travail à même la chair. Le sport est espace, comme nous le disions, ensemble de relations, mais aussi véhicule de violence. Et pour cause: les grands événements sportifs internationaux sont des laboratoires d’exploitation, déplaçant des populations, créant des luttes diplomatiques et assoyant toujours plus la mainmise publicitaire; les repêchages annuels sont des encans à travailleurs, des investissements spéculatifs rationalisés par les banques de données que sont les statistiques sur la performance et la physiologie; les pays du Sud sont autant un réservoir de cobalt et d’or qu’un réservoir de jeunes sportifs qui se feront hurler des insultes racistes une fois leur rêve réalisé ou renvoyer chez eux sans un sou en cas d’échec, et les ligues féminines sont traitées avec autant de déférence et d’intérêt que les ligues semi-professionnelles masculines, qui, elles, sont aussi essentielles à la reproduction du patriarcat que les entraîneurs des jeunes gymnastes. Comme le suggère le footballeur Lilian Thuram dans les pages qui suivent, le sport condense les dynamiques et les mécanismes de la domination.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 335 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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