Essai libre

Tensions et possibilités éthiques en salle de classe

Enseigner en tant qu’allié·e? Au-delà de la bonne volonté, la question comporte ses embûches et ses contradictions. Réflexions pédagogiques sur l’enseignement comme geste politique.

Enseigner me terrifie. À l’aube d’une potentielle carrière dans l’enseignement postsecondaire, j’œuvre à surmonter l’anxiété fondamentale qui est la mienne au moment de mettre mon corps dans la salle de classe, virtuelle ou non. La généalogie de cette anxiété ne m’est pas obscure: mon expérience de la salle de classe a d’abord été celle d’un espace qui ordonne les corps, parfois violemment, selon des normes qui punissent qui ne s’y conforme pas. Dans cet espace, j’ai dû mettre au point des techniques de disparition, courber l’échine, longer les murs. Plus tard, au début de mes études universitaires, j’ai mis des années à même aligner deux mots en classe, et toujours au prix d’un effort presque douloureux. La pratique de l’enseignement, qui exige non pas d’être invisible mais d’être l’objet de regards apprenant, non pas de courber l’échine mais de se tenir debout et d’occuper l’espace, non pas de longer les murs mais d’être au centre, représente pour moi une demande quasi cauchemardesque. Être vu et entendu dans une salle de classe met tous mes sens en alerte.

Je cherche donc une porte d’entrée dans l’enseignement qui me permettrait de le dédramatiser, de réparer la fracture qui entrave ma capacité à être entièrement dans la classe. Lors de ma première charge de cours, à l’hiver 2021, j’ai ainsi tenté de réfléchir à une posture pédagogique à partir de laquelle opérer ce renouement. Il m’est apparu que la liminalité qui caractérise ma situation, à la fois chargé de cours et candidat au doctorat, enseignant et étudiant, portait peut-être la promesse d’une refonte des paramètres anxiogènes qui écrivent le récit de ma panique pédagogique. Je me suis affairé à construire mon geste d’enseignement à l’aune de la richesse épistémique indéniable que recèle un lexique de l’entre-deux, de l’ambiguïté, du doute, voire de l’humilité qui ose ne pas savoir – toutes des orientations issues des valeurs queers et anti-oppressives qui fondaient déjà, du moins théoriquement, mon rapport politique à l’enseignement. J’étais manifestement à la recherche de manières pédagogiquement productives de déconstruire la posture de pouvoir que je me sentais incapable d’incarner dans une salle de classe.

Le cours en question, intitulé Média et genre (Media and Gender), avait pour objectif d’accompagner les étudiant·es dans le développement d’une littératie critique des représentations du genre et de la sexualité dans leurs univers médiatiques. J’avais précisément choisi d’employer le terme littératie pour évoquer une capacité à «lire» et à analyser le monde, et plus particulièrement les pratiques de lecture nécessaires pour déceler et comprendre des discours normatifs parfois tacites. J’ai établi dès le premier cours que nous allions mobiliser une compréhension du genre et de la sexualité qui serait intersectionnelle – impliquant que l’expérience genrée et sexuelle ne puisse être prise en compte indépendamment d’autres axes de pouvoir qui la traversent, comme la racisation ou la classe – et anti-oppressive –, insistant sur l’importance d’observer le fonctionnement oppressif des normes non seulement dans les expériences vécues de marginalisation, mais à travers les expériences majoritaires qui incarnent et reproduisent les normes. C’est dans ce contexte que j’envisageais mon enseignement comme un geste politique. À partir de ma posture d’homme homosexuel blanc cisgenre, je me suis mis à réfléchir à la possibilité d’approcher l’enseignement comme une pratique d’alliance, une manière d’agir comme allié dans mon rôle d’enseignant. Après tout, l’un des refrains les plus communs du discours sur les pratiques d’alliance nous parle d’éducation: un·e allié·e doit assumer la responsabilité de s’éduquer et d’éduquer ses pairs à propos de diverses formes de marginalisation afin que les personnes et les communautés qui en font directement l’expérience n’aient pas besoin de raconter sans relâche ce qu’elles vivent pour rendre visibles les systèmes d’oppression qui structurent leur existence.

Alexis Poirier-Saumure est candidat au doctorat en communication à l’Université Concordia. Ses recherches de thèse portent sur les pratiques pédagogiques des enseignant·es d’éducation sexuelle au secondaire, interrogées à partir d’une approche pédagogique critique, anti-oppressive, queer et féministe, et mobilisées dans un cadre de recherche collaboratif.

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