Entretien

Maxime Raymond Bock

Construire la ville

Il reste les ponts, les tunnels, le métro, mais les bâtisseurs de ces chefs-d’œuvre d’ingénierie civile ont disparu de la mémoire des villes. Ce sont eux pourtant qui, avec la force de leur travail, le corps brisé par le labeur, ont construit, pierre après pierre, ce qui fait aujourd’hui notre cité moderne.

Depuis la parution d’Atavismes, en 2011, Maxime Raymond Bock poursuit un important travail de création autour des questions de la mémoire et de l’histoire. En faisant se côtoyer des personnages souvent marginaux en butte à la transformation de leur espace social, Bock propose, entre autres, une histoire foncièrement originale et vive de Montréal, où les strates du passé et les désirs d’affranchissement s’entremêlent. Jamais didactiques, toujours dans la fleur du sensible, incarnés dans des gestes quotidiens bien campés, ces récits forment une lecture foisonnante et diverse de la métropole québécoise. La parution récente de l’ambitieux et fort réussi Morel nous donne l’occasion de réfléchir avec l’auteur sur sa poétique de l’espace social montréalais.

Liberté — Morel raconte l’histoire de Jean-Claude Morel. À travers son histoire personnelle, qui n’est jamais racontée de manière linéaire, se déploie une histoire mouvementée de la ville. J’ai envie de commencer par son enfance au Faubourg à m’lasse. C’est d’abord le récit d’une expérience de quartier, comme si la vie à l’intérieur de l’appartement n’était pas possible. Ce qui est investi, c’est la ruelle et les espaces vacants, des lieux qui deviennent des univers propres aux personnages. Il y a même quelque chose de l’ordre du plaisir dans cet espace qui nous est décrit, dans les ruelles, dans l’effet de communauté d’une vie passée à l’extérieur. Comment crée-t-on une identité à partir d’un lieu?

Maxime Raymond Bock — Comment construire son identité par ses gestes, par ses habitudes, par la fréquentation des mêmes lieux en boucle: c’est un peu un des objets du roman, dans le fond. C’est évident qu’on peut approcher le côté glauque de la pauvreté, d’une communauté ravagée. C’est l’espèce de culture de la pauvreté qui a été analysée dans On n’est pas des trous-de-cul. C’est ce qui est à l’œuvre: un quartier dans ses derniers milles, avant d’être détruit, avec son destin tragique, son alcoolisme, sa violence. Mais il y a aussi toute la panoplie des émotions et des possibilités des expériences humaines que j’ai voulu aborder dans ce livre, la joie de l’enfance, des émotions vives, bien sûr de l’amour filial, de l’amour avec les femmes de sa vie. Quand on est enfant, on s’amuse avec ce qu’on a, c’est la communauté immédiate, c’est l’imaginaire qui est à l’œuvre. Une des belles scènes du roman, à mon sens, c’est quand Morel joue avec son petit frère dans la chambre et qu’ils sortent la caisse de jouets, quelques petits objets de rien du tout, et qu’ils partent dans leur monde, la guerre et les festins. Toutes les ressources de l’imaginaire sont à l’œuvre, peu importe le lieu où on se trouve. Si ta réalité, c’est la ruelle, tu transformes la ruelle, tu en fais ce que tu veux. C’est un milieu de vie d’une richesse incroyable, un lieu commun à Montréal, aussi. Tous les romans urbains ont des moments de ruelle importants: la lessive, les enfants qui jouent, les discussions de clôture, la débrouillardise dans un milieu pauvre. On se construit un bidonville à son image, de toutes les façons qu’on peut se l’inventer. Aujourd’hui, les ruelles sont rendues vertes, c’est un autre lieu de la communauté, mais avec un statut différent. Les ruelles du Faubourg à m’lasse n’existent plus, elles ont été rasées, alors on n’a plus que la mémoire, et la seule manière de les faire revivre, c’est par la fiction.

Par la fiction, et à travers un personnage, Morel, dont on découvre la perspective – même si la narration est à la troisième personne. C’est à travers ses sens que la ville autour de lui prend forme. Il y a un travail d’échelle qui est opéré; le quartier, la ville, les échangeurs, tout passe par son expérience personnelle, sans vision surplombante. Est-ce que tu voulais mettre en évidence l’idée que la ville est vécue par ceux qui l’habitent?

Tout à fait. Morel n’est pas un homme de l’abstraction ni un intellectuel. Il vit dans l’immédiat de ses émotions, de ses actions, de ses gestes, de son corps, et même s’il contribue à de grands projets de génie civil qui transforment la ville à une échelle sociologique ayant des répercussions énormes sur le Québec entier, il n’en est pas vraiment conscient. Il l’est, évidemment, parce qu’il est impressionné par l’amplitude des ouvrages auxquels il collabore, mais d’une façon terre à terre, dans la camaraderie avec ses collègues. C’est la même chose pour le destin de son quartier. Il est un acteur immédiat de la grande histoire, mais à son échelle, et c’est la perspective que j’ai voulu adopter dès le départ: une intrication indissociable, impossible à dénouer, entre la petite et la grande histoire. L’histoire se joue partout et tout le temps: faire participer un homme de peu de chose, qui a un destin tout à fait banal et commun – parce qu’en fait, Morel, c’est bien des hommes de sa génération –, lui faire vivre de grands moments du génie civil, avec sa perspective tout à fait humble, devenait une façon de montrer cette intrication entre la petite et la grande histoire, et le destin ouvrier d’hommes interchangeables, dans lequel on peut sans doute glisser une perspective de l’histoire du travail et de l’arrivée du syndicalisme, le tout étant vécu indirectement par Morel. Ça devient archétypal, évidemment, parce qu’on est toujours un peu un archétype, qu’on le veuille ou non, mais faire vivre tout ça au personnage à travers ses sens et ses émotions, ça lui redonne sa singularité.

Michel Nareau est membre du comité de rédaction de la revue Liberté.

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