L’écopsychanalyse

Des fragments libres et tendres se passent le relais pour accompagner le mouvement de ce qui meurt et de ce qui naît. Des maillons s’unissent pour rendre visibles nos chaînes psychiques et politiques.

L’espace de la chronique permet de poursuivre des recherches dans un laboratoire d’écriture. Je peux m’y risquer à des expériences et au jeu de l’essai. J’avais envie cette fois-ci de pousser un peu plus loin l’esquisse d’une écopsychanalyse, une idée que l’on peut deviner dans certains passages de mes derniers livres, Ptoma et Phora. L’inconscient contemporain y prenait les allures d’une terre psychique qui se retrouvait trop souvent épuisée par la surproduction capitaliste ou contaminée par des climats relationnels et sociaux devenus toxiques. Mes patients y venaient me porter leurs charges mentales et leurs déchets comme on se rend à l’écoparc déposer ses encombrants et ses matières dangereuses. Étymologiquement, ana (retour) et lyse (déliaison) y formaient un compostage par le témoignage, une décroissance personnelle par la régression auprès d’une figure d’accompagnement.

L’écopsychanalyse penserait la psyché et la nature de manière intergénérationnelle. Les cycles de vie ne sont pas limités à la temporalité d’une existence individuelle. Par exemple, toute réelle expérience de la psychanalyse mène à découvrir que l’on porte en soi des traumatismes que nous avons subis à des moments précis de notre histoire personnelle, mais aussi des traumatismes que nous n’avons pas nous-même vécus, qui appartiennent, d’une part, à l’histoire familiale de nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents et, d’autre part, à l’histoire sociale qui nous est transmise. Ces matières dangereuses qui habitent chacun de nous en secret sont les dépôts mnésiques de catastrophes relationnelles, naturelles, économiques, politiques (de première, deuxième, troisième ou quatrième génération). Il faut la plupart du temps plusieurs générations pour décomposer un événement traumatique majeur, et il est très difficile pour la première génération de rendre sa transmission psychodégradable pour ses enfants. C’est pourquoi l’on voit souvent, typiquement, des parents ayant réussi à fuir un climat de terreur se concentrer sur la construction d’un climat familial de sécurité matérielle. Ce seront probablement leurs enfants ou petits-enfants qui iront consulter un·e psy, qui deviendront créateur·trices, soignant·es ou révolutionnaires, avec la responsabilité de recycler les dépôts traumatiques.

J’ai participé à une vidéoconférence dans laquelle je répondais aux questions des étudiant·es d’un cours sur l’essai littéraire au cégep. J’ai volontairement lancé quelques notions exploratoires pour voir si mes intuitions pouvaient trouver un peu de résonance chez la prochaine génération. Le professeur m’a par la suite confirmé qu’une idée en particulier avait fait mouche et les avaient particulièrement troublé·es, fasciné·es: s’il existe quelque chose comme des relations toxiques, et si nous avons tous en chacun de nous une part de choses enfouies qui seraient de l’ordre du non-digéré, non-décomposé, non-psychodégradable, en quoi est-ce que je participe moi-même inconsciemment à polluer mon entourage, mon environnement et, de manière plus large, le monde?

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