Le jour de la photo

Un jour d’automne de 1959, huit écrivains posent devant les bureaux des Éditions de Minuit.

Nathalie Sarraute ne supportait pas Samuel Beckett; Michel Butor et Alain Robbe-Grillet ne pouvaient pas se sentir; Claude Simon, si singulier, gardait toujours la distance; mais un beau jour de l’automne 1959, vers la fin d’un après-midi qui semble gris, leur éditeur, Jérôme Lindon, un brin plus jeune que ces quadras, ces quinquas, avait réussi l’exploit de les réunir pour la prise d’une photo de groupe – quelle mouche l’a piqué! Beckett sera là? Vinrent aussi Robert Pinget, Claude Mauriac (lui, on se demande ce qu’il faisait là) et Claude Ollier (qui semble ailleurs; songe-t-il à partir?). Avec Lindon, ils étaient huit. Manquaient Butor et Duras, des butés, des durs, les coriaces.

Prise devant la devanture des Éditions de Minuit au 7 de la rue Bernard-Palissy (cet immeuble abrita un bordel avant que Lindon l’achète en 1951), la photo est célébrissime dans l’histoire des lettres françaises de la seconde moitié du vingtième siècle. Un cliché, seule définition stable d’une école ou d’un mouvement littéraire (Jacques-Pierre Amette au Point a écrit un jour: «la sainte-chapelle des Éditions de Minuit») que ni le discours critique ni l’analyse littéraire ne seront parvenus à identifier clairement. Voilà des écrivains – et pas n’importe lesquels, sur les sept il y aura deux prix Nobel – se tenant alignés sur un étroit trottoir de Saint-Germain-des-Prés. Ils ont l’air de s’ennuyer, de se demander ce qui va se passer, aucun ne cause sauf Simon et Robbe-Grillet qui, en aparté, ont l’air de réfléchir à ce que l’un ou l’autre vient de dire; l’ensemble est nonchalant, du moins paraissent-ils ne pas sembler vraiment contents d’être là.

Ayant à décrire cette photo lors de sa première parution dans un journal français, au Figaro en 1962, le jeune journaliste Bernard Pivot, 27 ans, écrivait: «On dirait des chômeurs attendant patiemment à l’entrée du bureau d’embauche; ou encore des élèves chenus d’une école privée mixte qu’on a envoyés en récréation sur le trottoir et qui n’ont pas envie ce jour-là de jouer à la marelle.» Il aurait pu ajouter, compte tenu de la particularité précédente du 7 rue Bernard-Palissy: des clients arrivés avant l’ouverture nocturne de la maison…

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 307 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!