Rétroviseur

Le malheur irrémédiable

J’ai lu pour la première fois La détresse et l’enchantement il y a vingt ans. À relire aujourd’hui le récit autobiographique de cette femme qui, à la fin de sa vie, retourne sur les chemins de sa jeunesse en se souvenant de ses rêves, de ses aspirations et de ses questionnements, je ressens la même intensité, la même émotion. J’y ai retrouvé le même sentiment mélancolique et ces questions qui me taraudent toujours: suis-je devenue celle que j’aspirais à être? Est-ce que mes rêves les plus profonds, les plus vrais, ont été réalisés? Le seront-ils un jour? Gabrielle Roy, en nous racontant son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte avec sa mère pour, ensuite, dans la deuxième moitié du livre, décrire les deux années où, errante, elle a quitté un monde pour s’ouvrir à un autre et à elle-même, se pose elle aussi ces questions. Au fond, au cours de notre vie, se pourrait-il que nous ne voulions pas trahir cet enfant en nous qui a voulu et rêvé tant de choses?

Toutefois, c’est à la première partie du livre, dite: «Le bal chez le gouverneur», que je vais m’attarder, peut-être parce que j’en avais oublié l’essentiel. Cette fois-ci, la première phrase du livre m’a traversée comme une douleur: «Quand donc ai-je pris conscience pour la première fois que j’étais, dans mon pays, d’une espèce destinée à être traitée en inférieure?» Je n’ai pu lire ces mots et les premières pages du livre sans revivre ce serrement de cœur ressenti au lendemain des élections du 7 avril dernier. En lisant les premières pages, je me demandais: allons-nous devenir, nous, Québécois, un peuple folklorique qui ne parlerait plus français que dans de petites villes ou des villages isolés? La langue française que nous parlons et que nous avons pu garder vivante depuis quatre cents ans sera-t-elle assimilée à l’anglais par notre propre faute, notre propre négligence, notre propre indifférence à la défendre comme il se doit? Allons-nous voir sur les tombes de ceux qu’on a aimés, comme Gabrielle Roy l’évoque, ébranlée, les inscriptions Father et Mother qu’elle a vues sur les tombes de son oncle et de sa tante, eux qui n’ont jamais été Father et Mother pour personne de toute leur vie?

La jeune Gabrielle prend conscience de l’humiliation d’être francophone dans un pays majoritairement anglophone quand, par exemple, elle suit sa mère de Saint-Boniface à Winnipeg, dans les grands magasins (notamment chez Eaton), où il était quasi impossible d’être servi en français: «Mais il arrivait à maman de se sentir vaincue d’avance, lasse de cette lutte toujours à reprendre, jamais gagnée une fois pour toutes, et de trouver plus simple, moins fatigant de “sortir” comme elle disait, son anglais.» Plus tard, quand elle a constaté que dans les magasins de l’ouest de la ville de Montréal, les choses se passaient de la même manière, Gabrielle Roy en aurait les «bras fauchés, et le sentiment que le malheur d’être Canadien français était irrémédiable.»

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