Critique – Théâtre

Quarante visages

La trilogie de Mani Soleymanlou se conclut sur une euphorie passagère.

C’est comme s’ils étaient là. Bob Dylan, Tina Turner, Michael Jackson et tous les autres. Quand les acteurs de Trois chantent We Are the World – avec l’enregistrement, bien sûr –, on croirait voir les vedettes originales sur la scène. Mais il n’y a pas de maquillage ni même de véritable travail d’imitation dans le spectacle de Mani Soleymanlou. Celui-ci est tout simplement assis à côté de ses quarante acteurs, face au public, habillé – dirait-on – comme d’habitude. Cependant, l’illusion fonctionne, car le physique de chacun correspond très bien à la voix que l’on entend, et le jeu est très précis. Surtout, c’est vrai: Ils sont le monde. L’auteur et metteur en scène a choisi des interprètes d’origines différentes pour compléter sa trilogie. Après le succès obtenu avec Un, il a présenté Deux à l’automne 2013 et vient de clore son œuvre au Festival TransAmériques avec sa nouvelle création, précédée des deux autres volets. Quatre heures de spectacle que l’on a pu revoir tout récemment au Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal.

Soleymanlou mêle dans ses pièces beaucoup d’humour à un questionnement sur l’identité, provenant tout droit de sa biographie. Né en Iran, l’auteur part assez tôt à Paris avec ses parents et devient pour ses copains «l’Iranien», mais quand sa famille déménage à Toronto, il est rapidement appelé «le petit Français». Il y aura ensuite une étape à Ottawa avant l’arrivée à Montréal, là où la question de son hybridité identitaire le frappe de plein fouet. Aujourd’hui, quand il est de passage à Paris, on lui dit «Hé, mon gars! T’es Québécois!» Pourtant, il se sent proche des gens de son âge qui participent aux Printemps arabes, tente d’en parler, mais n’a rien à en dire, à part citer des chroniques et une vidéo shocking déjà célèbre sur YouTube. Il se voit comme un imposteur. Mais qui est-il donc? À quel peuple appartient-il? La question est posée de façon très efficace dans Un. Seul au milieu d’une quarantaine de chaises vides, il cite le Shah – «pas le minou, le dictateur» – et le «chien» – l’ayatollah Khomeini. Mais plutôt que d’aborder de front les débats politiques qui font rage dans son pays d’origine, il expose sa propre difficulté à porter ces thématiques sur scène.

Il procède ensuite par multiplication. Dans Deux, Soleymanlou partage la scène avec l’acteur Emmanuel Schwartz, qu’il appelle «Manu», dans le même décor que celui du premier volet: un plateau plein de chaises vides. Manu interprète d’abord le personnage de Mani dans Un, et les deux acteurs nous font découvrir les étapes de la tournée du précédent spectacle: une façon assez originale de remettre en question le premier chapitre, déjà célèbre. Puis, l’auteur essaye de pousser Schwartz à réfléchir sur ses origines juives, mais celui-ci refuse: «J’ai pris conscience de mon absence de prise de position», a-t-il déclaré à La Presse. La rencontre, donc, n’a pas lieu: le redoublement du personnage sert plus à faire de l’humour qu’à alimenter le questionnement de la pièce.

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