Critique – Théâtre

Molly Bloom, bête domptée

Entre le corps sectionné et les paroles déversées, Brigitte Haentjens et Anne-Marie Cadieux livrent un Joyce très maîtrisé.

Une bête sous-marine émerge d’un sol plat et recouvert de sable. Ses courbes sont peut-être celles d’une femme, vue de dos, allongée, qui rêve, ou bien celles du creux du bas-ventre, des hanches. Cette structure-squelette est semi-transparente, faite de lattes de bois mat. Architectonique, graphique, réduite à sa plus simple expression, elle a surtout cela de particulier qu’elle est sans chair. Elle pourrait rappeler la délicate mosaïque que constitue l’Ulysse de James Joyce et comment elle révèle l’intérêt de l’auteur pour la littérature comme machine à produire du sens, parfois sans doute au détriment des sens. Ulysse, et son dernier chapitre «Pénélope», dont le texte de Molly Bloom est tiré, regorgent certainement de sensations, mais peut-être ces dernières sont-elles moins expérimentées dans leur densité qu’exploitées pour les effets de leur mise en forme poétique. Cette production de Sibyllines, mise en scène par Brigitte Haentjens, arrive-t-elle à donner chair à Molly?

Reposant sur ce décor en forme de bête de bois, Anne-Marie Cadieux, en Molly, se révèle et se dérobe à la fois. L’espace scénique est composé d’images vidéo aux textures rappelant l’intérieur d’un sexe féminin, d’une bouche ou d’une grotte, projetées sur un rideau de fils qui s’étend sur tous les côtés de la scène, et de cette mystérieuse structure centrale qui évoque différentes époques de la vie de Molly ainsi que les amants qui y sont associés: tantôt le rocher de Gibraltar avec, aux côtés de Molly, le lieutenant Mulvey, tantôt la colline de Howth, où Léopold Bloom la demande en mariage. La comédienne est allongée dès l’entrée des spectateurs, ce qui donne la vague impression de pénétrer l’espace du sommeil, voire du rêve, là où Molly, dit-elle, aimerait faire l’amour. L’espace scénique se prête au temps des insomniaques, ce «no o’clock», comme l’appelle Joyce, temps des élucubrations nocturnes, qui, parfois, dans leur dérive, peuvent sembler si décisives, «révélatrices». Cet espace indéfini, voire infini, laisse libre cours aux glissements temporels et affectifs qui composent le récit de la jeune femme, son «flux de conscience» («stream of consciousness»). La présence d’Anne-Marie Cadieux est faite de ce «texte-flux» à travers lequel Molly s’adonne à une forme de révélation intime et de laisser-aller. Et pourtant, dans son attitude corporelle, l’actrice sublime l’idée de la femme, d’une femme quelconque, plus qu’elle ne l’incarne.

La section dédiée au travail de la costumière Julie Charland dans le cahier dramaturgique accompagnant la production présente des images de femmes des années 1920, images publicitaires ou de mode, mettant en scène des Nora Barnacle (la femme de Joyce, qui a inspiré le personnage de Molly) et des Molly Bloom imaginées, possibles. Anne-Marie Cadieux, elle, ne prend jamais tout à fait la pose, mais elle fait voir la tendance du corps féminin à prendre la pose, et celle du regard du spectateur, souvent masculin, à s’emparer de ces poses, clichés photographiques ou archétypaux de femmes: femme fatale à la robe rouge et au regard ardent ou encore femme sphinx, féline, inaccessible, dans l’esprit symboliste d’un Fernand Khnopff. À un autre moment, débitant ses souvenirs telle une pie, elle s’apprête à croiser les jambes, mais s’arrête, les jambes en suspens, entre mouvement et image fixe: cliché! Elle réduit en poussière la pose anticipée de la «femme aux jambes croisées», qu’aurait volontiers prise un mannequin dans un magazine de mode ou une égérie quelconque de soirées mondaines, comme l’était peut-être Nora, ou Molly. Simultanément, son flot de paroles continue, elle a le regard et la tête fixes, face aux spectateurs, donnant l’impression que son corps est compartimenté, comme si chacune de ses composantes avait une vie propre. Même impression lorsque Molly mentionne les saintes-nitouches de son entourage, ses épaules secouées par la révulsion qu’elles lui inspirent et le reste du corps raide, immobile, ignorant manifestement cette révulsion qui anime les mots. Molly, à travers Anne-Marie Cadieux, semble dépossédée de son corps, mais surtout possédée par différents états, autant d’attitudes et d’identités qui la pénètrent de manière stratifiée, entre les côtes de la bête.

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