Critique – Essai

La boîte à outils n’est pas vide

Michel Foucault, cuvée 2014.

Trente ans après son décès, celui que Peter Sloterdijk a surnommé «l’archéologue dionysiaque» est partout: numéros spéciaux des revues Magazine littéraire, Sciences humaines et Le Point; publications croisées de cinq études qui lui sont consacrées; parution de l’avant-dernier volume de ses cours au Collège de France. L’État français, qui a les moyens de ses ambitions (on discutera une autre fois de ses ambitions), a récemment acheté les archives de Foucault à son ancien conjoint, Daniel Defert, pour 3,8 millions d’euros, ce qui fait 5,5 millions de dollars canadiens. La bnf a tenu à préciser que de cette somme, 3 millions d’euros ont été payés par des mécènes. Nous voilà rassurés. En 2015, ce sera la consécration ou l’embourgeoisement sans retour: Foucault sera publié dans la Bibliothèque de la Pléiade. Les Éditions Gallimard finiront-elles par faire paraître le texte non définitif du quatrième tome de l’Histoire de la sexualité. Les aveux de la chair, qui représente le «premier état de la pensée de Foucault», selon son éditeur Pierre Nora? Foucault ne voulait pas de publication posthume. On trouvera bien une façon de le contredire.

Depuis l’an 2000, j’ai beaucoup lu Foucault. Il était moins à la mode; comme le note Philippe Chevallier dans l’introduction de son essai, Michel Foucault. Le pouvoir et la bataille, dont la première édition remonte à 2004, les «Dits et écrits étaient encore quatre gros et coûteux volumes mal connus, et L’herméneutique du sujet venait seulement de paraître». Chevallier exagère un brin, quand même. Foucault était suffisamment connu pour qu’un étudiant inscrit au Département d’histoire de l’Université de Montréal quitte son programme parce qu’il n’y trouvait pas celui qu’il avait lu au cégep du Vieux-Montréal, avec tout son enthousiasme juvénile. Mais, aujourd’hui, qu’est-ce qui explique l’emballement généralisé pour Michel Foucault? Peut-être le fait que personne n’a encore vraiment réussi à l’épuiser. Remettre en question ses recherches et ses méthodes, trouver qu’on le tire dans tous les sens, oui, d’accord. Mais l’épuiser, non. Le lecteur a encore et toujours l’impression de pouvoir trouver, quelque part dans ses livres ou dans les Dits et écrits, le passage ou l’idée qui permettra de déplier les plis de ses interrogations. Ce lecteur va sans doute tronquer la pensée de Foucault, la travestir, même. Peu importe. L’image, fût-elle fausse, s’impose malgré tout; la bibliothèque de Babel est enclose dans cette pensée. Vous lisez La tentation de saint Antoine? Foucault vous éclairera sur le travail de Flaubert comme peu de commentateurs littéraires ont su le faire. Vous essayez de comprendre tel ou tel aspect de l’architecture? Parlez hétérotopie avec le philosophe-historien. Il est toujours contemporain de vos questions. D’ailleurs, je ne vois pas trop quand on pourra lui servir sa propre médecine, celle qu’il réservait au marxisme dans Les mots et les choses : «Le marxisme est dans la pensée du xixe siècle comme poisson dans l’eau, c’est-à-dire que partout ailleurs il cesse de respirer.» La bibliothèque foucaldienne a de nouveaux rayons: le processus de publication de ses cours au Collège de France (1970-1984), qui remonte déjà à plus de quinze ans, a permis de découvrir un autre Foucault, celui qui se trouve devant son établi, testant, réfléchissant, écartant, colligeant, écrivant. Évidemment, on ressort de la lecture de ces ouvrages avec l’impression que le professeur en sait encore plus long qu’on le pensait. Dans son cours, qui s’est déroulé du 7 janvier au 1er avril 1981 et récemment publié sous le titre de Subjectivité et vérité, Foucault déplace ses pénates dans l’Antiquité: Artémidore, Plutarque et Xénophon remplacent Raymond Roussel et Pierre Rivière. L’étude des arts de vivre et des oniro­critiques des premiers siècles de notre ère succède aux rapports de police du xviiie siècle. Nul doute que les tomes II et III d’Histoire de la sexualité pointent à l’horizon.

Que cherche ici Foucault? Il s’interroge: «Quelle expérience le sujet peut-il faire de lui-même, dès lors qu’il se trouve mis dans la possibilité ou dans l’obligation de reconnaître, à propos de lui-même, quelque chose qui passe pour vrai?» Dans un premier temps, Foucault montre que la question, au début de notre ère, n’est pas de savoir si tel acte sexuel est permis ou non (l’hétérosexualité et l’homosexualité ne sont pas des catégories de l’époque), mais bien s’il est conforme à la position sociale du sujet. Par exemple, le mariage n’est pas le lieu exclusif de la sexualité, mais il est fortement valorisé parce qu’il correspond parfaitement aux rapports sociaux entre le mari et la femme: «le mari fait valoir ses droits, il exerce sa supériorité, il prend possession de ce que précisément il possède et il se dépense, il retire du profit (un plaisir, une descendance), il est au-dessus». Foucault constate ensuite un changement qui s’opère à la même époque: au iie siècle se développe une nouvelle économie des plaisirs sexuels qui se prolongera dans le christianisme. Le mariage devient le lieu unique de la sexualité et se sépare des autres rapports sociaux qu’il ne prolonge plus. Les faits historiques le montrent bien, ce qui amène cette question, déterminante pour l’analyse du discours de façon générale: «Pourquoi était-il donc nécessaire de parler tellement et si longuement du mariage, si effectivement le mariage était dans la réalité ce que les philosophes disaient qu’il devait être?» Réponse de Foucault pendant son cours du 1er avril 1981…

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