Critique – Fiction

Les mots de l’insoumis

Les adversaires de Franco sous la plume de Lydie Salvayre.

Après avoir laissé la parole, dans La compagnie des spectres, roman publié en 1997, à une mère confondant les années malheureuses de la collaboration française et le présent, Lydie Salvayre donne ici le crachoir à une autre mère, la sienne, qui relate la courte épopée libertaire de l’Espagne pendant l’été 1936, juste avant que la guerre civile ne coupe court à cette révolution sociale. Au récit coloré de cette Montse de quatre-vingt-dix ans qui abâtardit d’espagnol la langue française répondent des sections consacrées à Georges Bernanos, confronté lors du même été aux atrocités commises par les phalanges chrétiennes au nom du Christ et de Franco. Pour le «monarchiste, catholique, héritier des vieilles traditions françaises» qu’il affirme être, l’expérience des exécutions sommaires d’agriculteurs par des milices qui se disent, comme lui, catholiques, lui cause un dilemme moral et éthique dont il fera état dans Les grands cimetières sous la lune.

Salvayre pose dans Pas pleurer des questions essentielles sur la manipulation des masses par la rhétorique idéologique, qu’elle soit proférée par des individus convaincus ou des organes de presse, par des évêques ou des patrons. Plus précisément, l’écrivaine entreprend de souligner, par la figure de cette mère qui a oublié tout ce qui a eu lieu après l’été 1936, la permanence troublante des formules politiciennes. Les mots ont le pouvoir de faire et défaire des empires, de provoquer la guerre ou la paix, de rassembler sous une idée ou sous une autre une communauté de gens. Or ils ont également le pouvoir de révéler à l’homme qui écrit les limites de ses convictions, au rhéteur la fugacité de la persuasion, à la narratrice de Pas pleurer l’indistinction entre les idéologues d’hier et ceux d’aujourd’hui. S’il suffisait d’envolées lyriques bien senties, de quelques promesses ou de gros bon sens pour convaincre un jour les villageois de l’Aragon de mettre les terres en commun puis, le jour suivant, de se ranger derrière le rationalisme des préceptes staliniens, certains commentaires émis par la mère au fil de son récit donnent la mesure du cynisme contemporain à l’endroit de la classe politique: «Lui entend se porter au-devant des besoins du peuple (j’ai le sentiment d’entendre nos, dis-je. Ce sont les mêmes crapules, dit ma mère).»

Devant cette indifférence, voire ce mépris, envers les politiciens d’aujourd’hui, les passages sur Bernanos prennent tout leur sens. Car si les mots et les discours n’ont plus aucune valeur, si certains en font un usage qui pervertit jusqu’à leur signification profonde, la prise de parole de Bernanos révèle que les mots peuvent encore dénoncer cette inacceptable «trahison des clercs» envers le langage et ceux à qui il est destiné.

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