Critique – Fiction

Proust à l’hippodrome

Charles Bukowski, écrivain classique.

Le Santa Anita Park et le Pussycat Theater, connus l’un pour être un hippodrome californien ayant accueilli à ses heures de gloire, fin des années 1950, plus de soixante mille spectateurs, l’autre pour être un cinéma porno de South Hill Street, Los Angeles, qui a ouvert ses portes en 1966 et qui a rapidement disséminé ses succursales à travers la Californie, jusqu’à répandre les descendants de Deep Throat dans quarante-sept salles, et dont la rectitude politique allait avoir raison en 1981, accueillaient tous deux régulièrement Charles Bukowski. Aujourd’hui, le Pussycat Theater est une planque à touristes et, il y a de ça quelques années, le célèbre champ de courses a évité de peu la fermeture. Il y a fort à parier qu’il fut aussi un temps où l’homme se battait dans les bars de Hollywood, où, avant de se traîner dans un bureau du United States Postal Service, il passait l’autre partie de la nuit à faire la seule chose qui avait jusque-là évité qu’il se suicide, soit mitonner une des aventures de Butch-Hank Chinaski, son alter ego, ou un de ces poèmes qu’il écrivait de sa manière coup de poing.

Les féministes n’aimaient pas Bukowski, oubliant que ses mots étaient plus durs encore à l’égard des hommes que des femmes; les gens de gauche n’aimaient pas Bukowski, oubliant que Bukowski était un travailleur qui parlait des travailleurs. Il s’en contrefichait et vivait de la seule manière qu’il pouvait vivre, passant outre la réalité qu’il ne faisait pas bon vivre, ni pendant les années maccarthystes ni par la suite, dans la vraie marginalité, aux États-Unis, et pas dans ce qu’il estimait être l’anticonformisme fashionable et bébête des beatniks. «I don’t like to be shaped by society», fait-il répéter jusqu’à plus soif à Hank.

Rappelons, pour la petite histoire, que Bukowski avait presque quarante ans quand on a tiré, en 1959, deux cents copies de son premier recueil, Flower, Fist and Bestial Wail, et que de son vivant, il n’a jamais vendu plus de cinq mille exemplaires d’un livre aux États-Unis. Le titre réédité chez Points, à l’origine publié quinze ans avant sa mort en 1994, est un fourre-tout: récit du voyage de l’auteur à Paris et en Allemagne, poèmes écrits là-bas, photos de Michael Monfort. La lecture de ce bouquin, marginal dans son œuvre, a eu le mérite de me faire replonger d’abord dans Postier, publié en français en 1977, puis dans une partie de sa poésie et de ses nouvelles en anglais. «Comment un type qui ne s’intéresse à presque rien peut-il écrire sur quoi que ce soit?», demande l’écrivain américain dans Shakespeare n’a jamais fait ça. La phrase aurait pu concerner Marcel Proust, mort deux ans après la naissance de Bukowski en Allemagne. Les deux écrivains ont en commun d’avoir été publiés sur le tard et d’être les créateurs d’une œuvre instantanément reconnaissable. Le temps passant, Bukowski est devenu comme Proust un classique de l’autobiographie.

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