Entretien

Deux Voyage d’hiver

Georges Leroux s’est appuyé sur les traductions françaises existantes des poèmes de Wilhelm Müller pour élaborer la sienne, écrite en vers libres, tandis que Keith Kouna les a réécrits, s’inspirant de l’esprit des originaux, mais respectant la règle de la rime.

George Leroux

XIV. La tête grise

Le givre a saupoudré
Mes cheveux d’un lustre blanc.
J’ai pensé: je suis déjà un vieux

Et je me suis trouvé content.

Mais le givre a bientôt fondu,
Mes cheveux sont encore noirs.
Je tremble devant ma jeunesse

Comme le tombeau semble loin!

Du crépuscule à l’aurore,
Bien des têtes ont grisonné.
Qui le croira? Pas la mienne,

Malgré tout ce voyage!

XV. Le corbeau

Un corbeau me suit
Depuis la sortie de la ville
Et encore aujourd’hui, sans arrêt,
Il tourne autour de ma tête.

Corbeau, étrange animal,
Ne veux-tu pas me laisser?
Penses-tu bientôt faire de moi ta proie,
Te saisir de mon corps?

Allons, ce n’est guère plus loin,
Avec mon bâton de marche.
Corbeau, montre-toi
Fidèle jusqu’au tombeau!

XXIV. Le joueur de vielle à roue

Là-bas, en sortant du village,
Se tient un joueur de vielle à roue.
De ses doigts engourdis,
Il joue comme il peut.

Pieds nus sur le sol gelé,
Il penche à gauche, à droite,
Et son écuelle
Reste toujours vide.

Personne ne vient l’écouter,
Personne ne le regarde,
Et seuls les chiens
Viennent grogner près du vieux.

Mais lui, il laisse faire,
Il laisse aller,
Et la manivelle de sa vielle,
Ne s’arrête pas de tourner.

Merveilleux homme,
Puis-je venir jouer avec toi?
Voudrais-tu faire tourner ta vielle 
Sur mes chansons?

Georges Leroux, Wanderer. Essai sur le voyage d’hiver, Montréal, Nota Bene, 2011.

Keith Kouna

XIV. L’embâcle

Les temps se fanent
Les temps se rident
Je plisse dans l’ombre plane
La neige embrasse les fossiles
Les vents se poussent au large

L’amour est une sombre vague
Où flottent les anguilles
Et brillent les caillots de glace
J’écrase et je me fige
J’ai froid et je suis triste

Mon chant se lasse
Mon chant s’épuise
Et glisse vers d’autres fables
Où vont ces routes qui scintillent
Où vont ces flots de larmes
Qui gercent les collines?

XV. Corbeau

Le blizzard et la farine
La purée et le verglas
Le grésil et la vermine
Les sauterelles et les rats

J’erre
Dans mes pyramides
Dans mes plaies ouvertes

J’erre
Dans mes champs livides
Dans mes rues désertes

Ma cervelle pousse en épines
Et sur mon cœur le frimas
De mes amours orphelines
Mes peines et mes crachats

XXIV. Les limbes

Avez-vous vu la Bête?
Avez-vous vu Dieu?

L’Hydre aux mille têtes?
Le singe aux grands yeux?

Les flammes aux infidèles 
Et les vierges aux pieux?

Avez-vous vu Cerbère?
Les anges des cieux?

Avez-vous vu l’enfer?
Avez-vous vu mieux?

Avez-vous un problème?
Avez-vous du feu?

Avez-vous vu l’horaire?
Avez-vous du jeu?

Une place en troisième
Au bout de l’essieu?

Avec vue sur ma bière
Et tous les curieux?

Une jolie nacelle
Et moi au milieu?

J’attends la poussière
Je retourne au nid

Adieu mes chimères
Adieu mes amis 

Keith Kouna, Le Voyage d’hiver. D’après Winterreise de Franz Schubert, Montréal, L-A be, 2013.

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