Critique – Poésie

La langue de l’autre

What we talk about when we talk about poésie.

Divinité tutélaire aux mille visages, on l’appelle ici amour, là liberté, ailleurs science. Elle demeure omnipotente, bouillonne dans le récit mythique de l’Esquimau, éclate dans la lettre d’amour, mitraille le peloton d’exécution qui fusille l’ouvrier exhalant un dernier soupir de révolution sociale, donc de liberté, étincelle dans la découverte du savant, défaille, exsangue, jusque dans les plus stupides productions se réclamant d’elle et son souvenir, éloge qui voudrait être funèbre, perce encore dans les paroles momifiées du prêtre, son assassin, qu’écoute le fidèle la cherchant, aveugle et sourd, dans le tombeau du dogme où elle n’est plus que fallacieuse poussière.

– Benjamin Péret, Le Déshonneur des poètes, février 1945

Nous vivons des temps extrêmement troublés, et ce n’est pas un hasard si la poésie nous arrive par des chemins inédits. En fait, il y a longtemps qu’il faut se méfier des voies officielles par lesquelles la poésie est supposée se rendre à nous: pour un livre lumineux, on publie beaucoup d’insignifiances, et ce n’est pas faute d’avoir cherché des perles dans les huîtres. J’estime beaucoup ces éditeurs qui, jour après jour, séparent le bon grain de l’ivraie sans devenir complètement fous. C’est un travail de moine, et il mérite tout notre respect. De notre côté, il faut cependant rester alerte face à ce qui se trame en dehors du circuit officiel de l’imprimé, et accorder une importance toute particulière à ce qui semble toucher à la parole poétique dans ce qu’elle a de plus vital. Cette poésie qui combat la misère de notre temps n’a pas toujours son étiquette, et n’est pas toujours sur les tablettes.

On remarque d’ailleurs que rares sont les paroles qui osent se mêler du politique, que les poètes sont nombreux à vouloir tenter l’aventure du langage sans confronter ce rapport au monde dans lequel il prend racine. Il est vrai qu’il faut éviter de subordonner la poésie aux impératifs politiques, comme nous le rappelait Benjamin Péret en 1945 dans Le Déshonneur des poètes, une gifle cinglante assénée à Paul Éluard et aux autres «poètes du PCF» qui avaient pondu L’Honneur des poètes en pleine Occupation, drapés dans ce mélange écœurant de nationalisme et de conservatisme qui accouche des poèmes les plus morts. Mais par les temps qui courent, il est difficile de faire abstraction du courage avec lequel la jeunesse du Québec affronte le pouvoir à mains nues. Alors, où aller chercher le courage dans cette poésie qui n’est souvent que littérature?

disgust and revolt poems mostly written in english by an indépendantiste; cette plaquette, reproduisant en tous points le format et l’allure d’un passeport canadien, est graffitée de ces mots en couverture. L’auteur, Sébastien B Gagnon, signe son premier livre avec ce brûlot écrit dans la langue de l’autre, cette langue dont on nous répète à cœur de jour qu’elle met en danger la nôtre. Gagnon, reconnu pour ses lectures publiques énergiques et passionnées, envoie ici un doigt d’honneur bien senti à ceux qui ont confondu la lutte pour l’indépendance à celle pour l’unilinguisme. En fait, au-delà du choix de la langue d’écriture, ce livre fait entendre un fracas inouï entre le poétique et le politique, en sortant enfin des ornières d’un discours misérabiliste qui voudrait que le Je québécois soit victime d’un Nous qui ne s’assume pas. Ses poèmes percutants, presque percussifs, sont portés par les passions successives qui amènent un homme à se demander pourquoi et pour qui son cœur bat violemment dans sa poitrine: «I feel ashamed / to dream aloud / when both sides tell me / we can’t join».

Étrangement, l’amoureuse se glisse au fil des pages derrière ces murs en ruine d’où les briques tombent les unes après les autres, apparition dont le mirage fait bouillir le sang de celui qui parle avec une honnêteté désarmante de l’état de ses idées. D’ailleurs, la grande force de ce livre est de faire sentir au lecteur que cette pensée en marche ne peut s’arrêter, et qu’elle fait tomber les barrières dressées contre elle par nécessité. On pense inévitablement au ton incendiaire de Gasoline, de Gregory Corso. On pense à la poésie comme à un explosif, laissant derrière elle les vieux mondes éteints. On pense, et c’est là quelque chose de rare, on pense très fort en lisant, par exemple:

dark
times
are
ahead
of us

Ce livre est marqué par l’urgence de se saisir de toutes les armes pour affronter les discours vides de sens, notamment en utilisant la langue anglaise et sa prodigieuse force poétique pour renvoyer la balle au centre de la cible, là où cette guerre se joue vraiment: dans le ring du sens, là où les masques tombent et où il devient superflu de savoir si l’on se fait enculer en français ou en anglais: «Everyone can relate to freedom», écrit l’auteur de ces poèmes de dégoût et de révolte, en fin de parcours. L’appel est on ne peut plus clair. Il rejoint celui de Pierre Falardeau quand il écrit que «la liberté n’est pas une marque de yogourt».

Permettons-nous de citer l’essentiel, c’est-à-dire ce qui précède cette boutade dans la lettre qu’adresse Falardeau au concepteur publicitaire Salvatore Scali: «Cette perversion qui consiste à associer un produit à tout et à rien, dans le seul but de nous le vendre. Cette perversion qui permet de coller n’importe quoi à n’importe quoi pour donner une signification à ce qui est insignifiant.» Difficile de ne pas admirer cette grande prise de position en faveur du sens et au détriment des apparences et de la mécanique de cette économie de mots qui consiste à réduire le sens de ces derniers en des petits paquets qui n’ont entre eux que des liens sans vie, sans prise, sans cœur. Ces mots auraient pu être dits par n’importe qui. On les utilise pour arriver à ses fins. Voilà tout le contraire du langage que tient Sébastien B Gagnon dans ce livre au parfum de mitraille, une mitraille d’éclairs de sens contre l’apathie et l’avachissement. Il y a longtemps qu’une voix ne s’était pas élevée à une telle hauteur en faveur de l’indépendance politique du Québec, en s’adressant ainsi à l’autre pour le ramener à soi, de la manière la plus élégante possible:

we might walk together again
I’ll follow you
if you ever speak one word
of my language

it is yours
after all

En s’appropriant ainsi la langue de l’autre pour la ramener à soi, le poète fait œuvre de transgression. Tout comme il redonne un sens à l’expression aller vers l’autre. Car sans ce mouvement vital qui va de soi à l’autre, il n’y a pas d’indépendance. L’enfermement n’est pas une manière de s’affirmer, loin de là. L’indépendance dont nous parle Sébastien B Gagnon est celle de la vie elle-même, et n’est pas réduite à une langue, un pays, une idée. C’est l’indépendance d’esprit qui seule peut amener l’artiste, l’écrivain, à tenir un propos véritablement porteur de sens.

Et pendant qu’on cherche une maison à la poésie, d’autres lui construisent des châteaux imaginaires où elle n’a pas besoin de faire le trottoir pour se faire entendre. C’est le travail mené patiemment par nombre de figures discrètes évoluant en dehors du battage médiatique, aujourd’hui incapable de voir au-delà de lui-même, qui me permet de trouver un peu de poésie au milieu d’un art qui s’est professionnalisé à outrance depuis trente ans. Chez Valerie Webber et son confidentiel Thin Little Arms Build Castles, publié à cent exemplaires en 2006, et le merveilleux poème qui le clôt, «I Have Been Colonized»: «everything has your flag stabbed into it / and i can’t move the way i used to / i need you to get here so i can pull myself out / from under you». Ou chez Catherine Cormier-Larose et ses Balades pour Ai Weiwei, qui sont passées par ici vers novembre 2011, tirées à quelque cent cinquante exemplaires: «J’ai besoin de bidons d’essence / Presqu’autant que de certitudes».

Plus récemment, c’est au musicien Travelling Headcase que je dois les plus beaux éclairages poétiques, avec le sublime Iron Law of Wages. Ayant clos le cycle de ses chansons inspirées de son expérience dans le milieu ouvrier de l’Abitibi avec l’album Capitalist Mania en 2011, Travelling Headcase reprend la guitare pour nous livrer un magnifique opus qui, s’il s’avère parfois d’une tristesse infinie, est habité d’une beauté plus lucide que désespérée: «Egoistical money monkeys are running the world / While corruption is taking over our towns / Good people like me are on dope or at the end of a rope. »

Au moment où les intellectuels n’ont jamais paru plus dépassés par la situation, leurs grilles d’analyse se plaquant maladroitement sur un tissu social qui, après avoir subi les affronts d’un système néolibéral ayant anéanti la classe populaire, se recompose aujourd’hui dans des alliages inédits, il m’apparaît plus que jamais nécessaire d’écouter ces voix qui s’élèvent contre le monde en marche et ses faux-semblants qui nous assèchent dans leur désert. Il n’est guère surprenant, d’ailleurs, que les joueurs de l’industrie musicale d’ici n’aient encore manifesté aucun intérêt pour le travail de Travelling Headcase, tant il est évident que les petits scouts en charge du A&R de ces compagnies fuient comme la peste ces artistes intransigeants et intègres qui ne sacrifient rien à l’autel de la gloriole et de l’air du temps. «Now that I have nothing to lose / You’d better show some respect / Because that makes me a dangerous man.»

Dangereux, les poètes? «La poésie est un pouvoir, car pour elle, on vous tue.» C’est ce qu’affirme sans ambages le poète russe Ossip Mandelstam en février 1936, deux ans avant de mourir de faim et de froid en transit vers la Kolyma, accusé d’avoir écrit un poème qu’il n’a même jamais couché sur papier, tellement il n’avait pas besoin de support matériel pour mettre le pouvoir en échec. La poésie recèle des armes miraculeuses, comme l’a remarqué Aimé Césaire. Et quelle que soit la langue dans laquelle cette poésie s’exprime, l’essentiel est qu’elle fasse entendre les accents véritables de sa lutte. La poésie ne doit rien au politique, elle est le politique dans son incarnation la plus radicale. C’est la raison pour laquelle on peut l’entendre dans la langue de l’autre, car elle est une autre langue.

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