À ciel ouvert

La douceur du coup de volant qui nous fait sortir vivant des décombres.

Juillet 2014. À la suite des échauffements – morsure et menaces de mort, crises de larmes, deuils nationaux – causés par le Mondial au Brésil, un chauffeur d’autobus afro-canadien a terrorisé un chauffeur de taxi canado-haïtien en lui collant au pare-chocs après avoir fermé la porte de son véhicule au nez d’un usager indo-canadien. Oh, à peine dix minutes s’étaient écoulées qu’un jeune homme hassidim se faisait érafler le pan gauche de son manteau noir par une Audi aux vitres fumées (mafia). Tout ça sous mes yeux, pendant qu’en Suisse, un individu tentait de vendre à des journaux le dossier médical de Michael Schumacher. Comme témoin dépourvue de téléphone intelligent, mais forcée de participer à l’ébullition rituelle, j’étais malmenée par des élans contradictoires et velléitaires qui n’avaient aucune assise dans la durée, toute leur impuissance étant consacrée à l’attente d’un nouveau minidrame. Ça n’a pas tardé. Le petit groupe de piétons auquel je m’étais ralliée le temps d’un feu rouge a été fendu par le bicycle à selle basse d’un vieux garçon maigre coiffé d’une calotte beige. La pédale de son engin était-elle armée d’une lame tranchante (James Bond)? Un jet de sang a giclé de la petite saphène de mon voisin, inondant sa chaussure en la débordant pour former une flaque épaisse sur le trottoir. La guerre civile du Soudan du Sud se poursuivait, le typhon Raton Laveur dévastait les écrans, la rivière Assiniboine n’obéissait pas aux experts qui avaient planché des années sur le canal de dérivation Portage, et le vieux garçon à bicycle avait disparu derrière un conteneur rouillé. Puisque «qui regarde toujours pour savoir la suite n’agira jamais» (Guy Debord), j’ai couru me plonger dans l’étude du réseau sanguin en kilomètres et, c’est faramineux, cent mille kilomètres par habitant, disent les uns, deux cent mille kilomètres disent les autres, deux fois le tour de la Terre, pour cinq litres de sang. Pourquoi alors partir en croisière?

Quelques heures plus tard, je trouve mon ami Galt, qui tient son nom du héros d’Atlas Shrugged (La grève) d’Ayn Rand, ce livre le plus influent après la Bible aux États-Unis et dont le président Poutine adore discuter sans qu’on nous dise avec qui, je trouve donc mon Galt surexcité par la résurgence du conflit israélo-palestinien qui lui fournit l’occasion de ranimer ses guerres de religion intimes. Il me faut trouver des graines de citrouille. Elles sont une source de L-tryptophane, un acide aminé qui prévient les crises d’anxiété ainsi que les troubles associés aux changements d’humeur. Je choisis un sachet de graines de citrouille de la Milanaise parce que c’est imprimé Produit du Québec sur le côté du sachet. Mais en arrivant à la maison, je découvre Produit de Chine au dos du sachet.

Pourquoi est-ce que j’adresse aussitôt un courriel à la Milanaise? C’est tout simple: en 1989, les laboratoires japonais Showa Denko ont produit du L-tryptophane trafiqué qui a provoqué une petite épidémie d’éosinophilie-myalgie aux États-Unis entraînant peut-être vingt-sept décès et des milliers de lésions de tuniques cardiaques (endocarde, myocarde, péricarde). Et pourquoi est-ce que mes graines de citrouille chinoises ne seraient pas trafiquées à leur tour? À moins que je ne sois en pleine crise d’orthorexie (trouble des conduites alimentaires caractérisé par une fixation sur l’ingestion de nourriture saine)? La réponse de la meunerie Milanaise, Dieu merci, ne tarde pas. Tous ses produits sont québécois, à l’exception des graines de citrouille, qui sont, en effet, produites en Chine, car la Milanaise n’a trouvé aucun producteur de graines de citrouille sur le continent nord-américain; que des producteurs de masques d’Halloween. On est désolé, on me félicite, on me remercie et on tient à ma participation. Je me sens moins velléitaire qu’au début du mois. Évidemment, je ne vais pas offrir ces graines de citrouille à Galt. Je vais d’abord les tester sur moi-même avant de faire un saut à «la plus importante foire commerciale à ciel ouvert au Canada». Pendant que les graines de citrouille libèrent leur L-tryptophane dans mon sang (cerveau? foie? intestin?) et consolident ma bonne humeur, j’aborde la Foire en question avec, à l’esprit, l’appareil photo Rolleiflex de Vivian Maier. C’est grâce à la peintre Marie Surprenant (voir son site sur vos tablettes) que je m’étais précipitée, deux jours plus tôt, au cinéma du Parc pour voir Finding Vivian Maier (voir son site sur vos tablettes). Vivian Maier m’avait fait penser à Fernando Pessoa (voir son site sur…) et à Wittgenstein (voir son…), et à la discussion interminable sur la question de l’œuvre d’art inconnue. Existe-t-il, de nos jours, crois-tu vraiment, chérie, une œuvre ma-jeu-re qui n’aurait pas été découverte? Pendant que je respire à ciel ouvert en me laissant bombarder de décibels-missiles autorisés par les Services de santé de la Ville de Montréal, je cherche à découvrir quels matériaux nécessaires à l’élaboration de leur œuvre au noir auraient déniché ici Vivian Maier, Fernando Pessoa ou Marie Surprenant. Vivian Maier avait un penchant pour les abattoirs. Je suis en plein dedans. Je suis en plein bétail et voilà que je me fais aborder par un militant de la spca qui recueille des signatures. Je lui explique: «Le bétail ne signe pas.»

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