De la caméra-stylo au téléphone-carnet

La célérité de la poésie, meilleur outil pour saisir le réel.

Il y a de cela quelques mois, j’ai eu le plaisir d’être invité à Chicoutimi, au centre Bang, pour une résidence d’auteur. Je ne savais pas trop ce que j’y ferais, mais très rapidement m’est apparue cette particularité de la ville de Saguenay: elle regorge de bars et de pubs de toutes sortes. Karaoké, clubs sociaux, discothèques, bars de poudre, tavernes d’ouvriers et de chasseurs. Je me suis rapidement retrouvé engouffré dans un projet qui m’a amené à boire beaucoup de quilles de Coors Light au bout desquelles j’ai trouvé, à ma grande surprise, le vers poétique, que je n’avais jamais même eu l’idée de pratiquer.

Il est plutôt étrange que, dans la masse des récits de soi que peuvent s’envoyer tous ceux qui textent leur vie, le réel manque complètement. Il manque sa complexité, son ambiguïté, son désordre et aussi la possibilité d’y faire apparaître quelque chose de sensé. En donnant les moyens au plus grand nombre de communiquer, le déploiement des technologies de l’information a depuis bien longtemps fait disparaître le réel, puisque dans cet espace d’échanges, tout le monde se met constamment en scène dans la crainte que son image ou sa parole, captée par un autre, soit détournée, utilisée contre lui. Nous sommes bien loin, vraiment loin de la grande époque du cinéma direct de Pierre Perrault, de Michel Brault ou de Gilles Groulx, de l’époque de ce qu’Alexandre Astruc nommait la «caméra-stylo», une caméra qui arrivait à croquer sur le vif une situation.

Du jour au lendemain, pratiquement, la caméra-stylo a cessé de marcher. La bête lumineuse de Perrault est à cet égard un des films les plus importants de la courte histoire du cinéma direct en ce qu’il marque ce moment où le dispositif est devenu inopérant. Perrault n’a jamais pu filmer ces chasseurs traquant l’orignal parce que Stéphane-Albert, le poète qu’ils ont emmené, est orgueilleusement conscient de la caméra et, surtout, qu’il fera partie du corpus des personnages légendaires de Perrault. De ce fait, il n’appartient plus au cinéma direct, il est plutôt le premier personnage de téléréalité de l’histoire. Il n’est jamais lui-même devant la caméra, mais se met en scène, fort mal, dans ce personnage stéréotypé du poète, annonçant dans son intensité clichée les stéréotypes à venir de la téléréalité: la mère, la bitch et le douchebag, le patron terre à terre de petite shop, etc. À partir du moment où les sujets de documentaires et de reportages ont pris conscience du circuit dans lequel leur image circulerait, ils ont quitté le réel pour se livrer à une forme de mise en scène d’eux-mêmes. L’autorisation que tous doivent signer avant même qu’une image soit tournée scelle le destin du réel dans une forme ou l’autre d’autofiction. La caméra n’est plus aujourd’hui qu’un objet de fictionalisation. Le réel lui échappe autant qu’il peut échapper au romancier ordinaire qui, dans son bureau, compose des descriptions d’arbres, de visages et de cafés pour provoquer l’effet de réel, par souci de réalisme ou pour les besoins de son propos.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 307 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!