Critique – Cinéma

Un train peut en cacher un autre

Le mutisme en héritage, le legs de Bernard Émond.

Le film Tout ce que tu possèdes de Bernard Émond propose une méditation sur le détachement, le renoncement et la pauvreté volontaire. Pierre Leduc, fin trentaine, enseignant de littérature à l’université, quitte son poste pour se consacrer à la traduction de l’œuvre d’un poète polonais, Edward Stachura. Renoncement ou démission? Plutôt un ras-le-bol. Une fois terminé le transbordement des livres et des documents du campus au quartier Saint-Jean-Baptiste, Pierre Leduc s’affaire au tri de sa bibliothèque. Il renonce à beaucoup de ses livres. Il ne les offre pas à ses collègues, à ses étudiants ou à une bibliothèque, non, il va les vendre. Il a besoin, dit-il, «de place»; on ne verra jamais pour quoi faire. Il s’attelle alors à la traduction des poèmes de Stachura en français, une langue qu’il ne parle à personne ni avec personne autrement qu’avec une colère larvée et une sourde hostilité.

Pierre Leduc se rend chez son père, un entrepreneur, à l’appel de ce dernier, qui lui annonce qu’il mourra bientôt d’un cancer inopérable. Le fils héritera d’une fortune équivalente au lot suprême de Loto-Québec. Il repousse l’héritage sans tergiverser et sans faillir, énonçant ses raisons par le biais d’un proverbe des pages roses de l’ancien Larousse: «Bien mal acquis…»

Puisqu’on est là pour méditer, je commence à entrevoir le train caché derrière les cinquante millions balayés du revers de la main: Pierre Leduc a déjà hérité et il ne veut pas risquer de perdre une cenne du premier héritage en acceptant le second. Ce dont il a hérité, et à quoi il tient sans concession, c’est une langue qu’il possède «dans la mesure même où il ne la parle pas.» Il ne peut que l’écrire: il ne lira pas lui-même ses traductions, la dépense de salive lui étant aussi interdite que la langue parlée. Il est hors de question de dilapider cette langue dont le destin n’est pas la conversation, mais la conservation. Les conserves ne sont plus des conserves si l’on s’en sert, c’est l’évidence. Donc, cette langue fermée au souffle, interdite à l’air, non «parlable» et non parlée, cette langue omerta est le véritable et vénérable héritage qui comble Pierre Leduc de lourds soucis dont on ressent toute la pression lexicale intérieure lorsqu’il s’assoit au pied d’un arbre centenaire qui n’a pas craint, lui, de perdre ses conserves identitaires en multipliant les échanges gazeux avec le monde extérieur.

(Mais, dites-moi donc, quelqu’un, médité-je rapidement enfoncée dans mon siège, que sait donc Pierre Leduc de plus que moi sur cette fortune soi-disant mal acquise, que la brève séquence où un locataire exproprié s’en prend au père? Il ne sait rien de plus que nous, mais c’est aussi son héritage de croire dur comme fer que toute fortune est «mal acquise». Même une langue qui ferait sa fortune en vocabulaire, qui dépenserait sa salive et qui se croirait capable d’en penser quelque chose serait «douteuse» et «mal acquise».)

Le héros aperçoit une femme et une jeune fille en train de manger à une terrasse. Il reconnaît la femme qu’il a quittée au moment où elle lui a annoncé qu’elle était enceinte de son sperme et qu’il allait partir étudier en Pologne. Il comprend que la jeune fille, c’est sa fille. Il décampe. La fille comprend que cet homme est le père que sa mère ne lui a pas présenté. Elle se met à sa poursuite. Il l’évite. Il la fuit. Il la refuse. Elle fait le pied de grue à sa porte. Elle ne lâche pas sa proie. Ils finissent par «entrer en relation»: «Qu’esse-tu veux ?» Le fossé entre la langue des poèmes et la langue du traducteur est décidément infranchissable. On ne pourrait pas mieux nous convaincre que la poésie n’a jamais remis un lâche sur les rails de l’accueil et de l’amitié, ou alors que le renoncement est un égoïsme radical.

Elle a treize ans. Elle est déjà initiée à la langue qu’on conserve. Elle se réfugie dans celle qu’on lit (Balzac, ici). Elle ne revendique pas une langue parlable. Elle est déjà domptée, comme la vendeuse de la librairie, comme la blonde de son père, comme sa propre mère, comme les ancêtres muselés dans leur cadre ovale de Kamouraska.

Pierre Leduc a une mère internée à l’asile de l’Histoire de la psychiatrie. Nous lui rendrons visite avec lui. Nous ne saurons pas si nous avons peur, ni de quoi nous avons peur, ni pourquoi nous faisons si brusquement demi-tour, est-ce parce que nous ne voulons pas savoir ce qui a ligoté la langue mère? Que nous ne sommes ni en devoir ni en droit de le savoir? Que le renoncement est le renoncement à savoir? Est-ce là le sermon muet par lequel on cherche à nous contraindre (une fois de plus)? Que c’est dans cette scène que nous devons trouver l’entière explication cinématographique à l’aphasie dont est atteint Pierre Leduc et qu’on cherche à faire passer pour un élan spirituel? Ou est-ce la photo muette du couple fondateur qui détient la clef de l’interdiction de dépenser la langue dont on hérite, comme si la parole n’était qu’une dépense inutile d’identité?

Que possèdes-tu donc si tu ne possèdes pas une langue parlable, mais un héritage de conserves? Que possèdes-tu à quoi tu pourrais renoncer si tu n’as pas hérité d’une langue que tu puisses parler, d’une langue qui puisse te penser et t’ouvrir et te lier au monde? Comment pourrais-tu reconnaître ce que tu possèdes quand tu t’interdis d’utiliser le seul et unique outil qui pourrait t’amener à cette reconnaissance? Ce sont les questions que Tout ce que tu possèdes amène à méditer. De bonnes questions.

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