Critique – Théâtre

Le passé compliqué

La mort et le délire à l’œuvre.

Mommy d’Olivier Choinière est d’abord une image forte: notre maître le passé, comme le nommait Lionel Groulx, est une mère morte-vivante (littéralement, comme chez Romero ou dans The Walking Dead) n’ayant pas d’autres désirs que de dévorer sa progéniture jusqu’à l’épuisement. La pièce débute pourtant comme un conte de fées ou, enfin, la version qu’en propagent les studios Disney. C’est ainsi que dans un décor de bric et de broc, DJ Jésus, trônant sur une plateforme avec ses tables tournantes, lance une première salve: «Chers petits amis, voici un disque 33 tours longue durée de Walt Disney. Je vais vous lire l’histoire de Mommy. Vous pouvez suivre avec moi dans votre livre. Vous saurez que le temps est venu de tourner la page lorsque vous entendrez la fée Clochette faire tinter ses petites cloches, comme ceci.» Suivent alors, après le tintement, les voix de René Lévesque, du général de Gaulle et de Jean Charest, que les acteurs personnifient en accordant le mouvement de leurs lèvres au rythme des paroles.

Ce procédé-là sera utilisé tout au long de la représentation d’une manière envoûtante, à la fois pour faire avancer l’aventure et pour la commenter. La chose est d’autant plus troublante que ces archives sonores nous sont toutes proposées sur le même plan, sans hiérarchie. Se suivent ainsi, s’entremêlant de manière inextricable, des extraits de discours politique, de publicités vintage, de chansons de Barbara ou du petit Simard, et d’autres encore. C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus désarçonnant de cette pièce que de nous (re)présenter le passé comme un immense foutoir rempli de vieilleries n’ayant pour seule fonction que de nous faire ressentir de la nostalgie. C’est donc dans ce bric-à-brac sonore, et entourée de ceux et celles qu’elle a, par sa morsure, transformés en zombies, que Mommy, interprétée avec force par Choinière, fait son show. Il n’y a en effet pas d’autre mot, car c’est en changeant de costume telle Lady Gaga – nous laissant voir chaque fois son corps pourrissant – que Mommy entonne ses prestations rap dans lesquelles elle décline ses rancœurs et ses exigences.

On commence peut-être à le saisir, mais ce qu’il faut bien souligner pour donner une idée juste de la teneur de la pièce, c’est le côté hénaurme et délirant de l’entreprise. Rien ici ne semble trop gros, trop vulgaire, trop violent, trop niaiseux, trop toute, pour ne pas l’évoquer. Bombardé par un nombre extraordinaire de références sonores issues d’un passé plus ou moins récent de même que par des images grand-guignolesques d’acteurs interprétant qui un nouveau-né décapité, qui un vagin gigantesque ou qui encore un pédophile en train d’éjaculer sur le clavier de son ordinateur, le spectateur, entre euphorie et rire jaune, n’en croit, par moments, pas plus ses yeux que ses oreilles. Tout cela bien sûr ne serait pas possible sans l’extraordinaire finesse et générosité de la distribution qui réussit à donner corps à l’incisif comme au potache de la proposition.

À la fois maman Plouffe et Dion, fille du Roy et monstre de série B, Mommy, donc, tout en cannibalisant ce qui l’entoure, ne cesse de proférer à quel point la famille, la nation, l’amour, la politique, le travail, les valeurs, bref, absolument tout, étaient meilleurs avant. Mommy n’est pas pourtant ni conservatrice ni réactionnaire. Il ne s’agit pas pour elle de garder vivante une tradition, un état de la culture ou de la société, mais bien de presser brutalement contre son sein une version idyllique de ce qui n’est plus. Cela ne fait pas non plus d’elle une pleureuse nostalgique. Si elle cherche peut-être bien, malgré tout, à préserver ou à reconquérir quelque chose, c’est surtout son ascendance, la main de fer qu’elle pouvait faire peser sur ses enfants quand ceux-ci n’étaient que de la marmaille. Mommy ne se languit ainsi pas tant du passé que de son règne et de son autorité intransigeante. Ce n’est pas pour rien qu’elle voue un culte à Duplessis et à Stephen Harper.

Spectacle vertigineux, grotesque, époustouflant et délirant à l’extrême, le dernier opus de Choinière n’est pas pour autant une foire au n’importe quoi. En nous exposant de la sorte à un passé aussi tyrannique que mortifère, il nous rappelle que tout héritage, pour avoir un sens, se doit d’être scruté, interprété, actualisé et jaugé. Si Mommy incarne quelque chose, c’est bien un présent englué dans l’incessante reproduction aveugle du même, c’est-à-dire des mêmes structures de pouvoir. Elle s’affiche tel un Québec gangrené par un legs qu’il ne sait ni ne veut prendre par les cornes et regarder dans le blanc des yeux. C’est pourquoi il transforme son patrimoine en un cancer vorace, son historicité en un éternel maintenant incapable de penser l’avenir faute de s’approprier le passé. Il me fait ainsi très drôle, au moment où j’écris ces lignes, de constater la controverse entourant la parution de La bataille de Londres de Frédéric Bastien au sujet du rapatriement de la Constitution, surtout la réaction de François Legault, selon qui ce n’est là qu’une vieille chicane dont la révélation des parts d’ombre ne nous aidera en rien à la gestion du quotidien.

Si Mommy nous répète que le passé n’est pas mort et nous travaille encore, Choinière, avec cette tragi-comédie musico-politique, nous rappelle que le théâtre est vivant et qu’il sait toujours nous révéler le monde où nous pataugeons.

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