Critique – Essai

Le pouvoir du maître

La mise en garde d’Yvon Rivard contre le dévoiement des vampires instruits.

Retraité de l’enseignement universitaire, Yvon Rivard, à l’évidence, ne s’est pas métamorphosé en simple joueur de golf. De sa pratique professionnelle, caractérisée par la transmission d’un savoir qui implique une relation privilégiée avec les étudiants, il a tiré un certain nombre de leçons qu’il fait partager dans son essai récent, Aimer, enseigner. La première leçon est que cette transmission repose sur une passion, celle de la littérature, mais aussi sur ce que celle-ci donne à voir et à comprendre: la réalité du monde et de l’expérience que chacun y engage. Cette passion commune peut toutefois être détournée et dévoyée. C’est le cas lorsqu’il s’avère que celui qui occupe la place du maître est un faussaire sur le plan intellectuel ou encore un prédateur sur le plan sexuel. Dans un cas comme dans l’autre, et parfois sur les deux plans, il se comporte alors comme un abuseur d’autrui, oubliant sa mission première qui consiste à être un veilleur, attentif à la nature profonde, et souvent contradictoire, du réel.

Ce rapport à l’autre, fondé sur l’égotisme, foncièrement narcissique, et qui est l’envers de la véritable relation amoureuse, Rivard en décrit la nature à partir d’une analyse minutieuse de trois romans qui en incarnent exemplairement les diverses facettes. Dans les livres de Philip Roth (La Bête qui meurt), de J.M. Coetzee (Disgrâce) et de Marie-Sissi Labrèche (La Brèche), des étudiantes apparaissent ainsi comme les victimes, plus ou moins consentantes, de «professeurs de désir» qui sont en réalité des satyres. Ils profitent abusivement d’un statut qui les place dans la posture du maître dans la dialectique insidieuse qui les lie à des étudiantes réduites à la position d’esclaves, ensorcelées par le regard enjôleur d’un dispensateur d’illusions. Celui-ci, dans la réalisation de ses pulsions, enfreint une règle fondamentale du code d’éthique qui devrait régir son comportement. Il viole un interdit qui, pour Rivard, s’apparente à celui de l’inceste dans la mesure où il se présente comme un détournement de mineure, révélateur d’une hypertrophie du moi doublée d’une profonde indifférence à autrui.

Écrivains expérimentés, ces romanciers ne commettent évidemment pas l’erreur de faire de leurs héros de parfaits salauds. Celui du roman de Roth, baiseur obsessionnel, se montre ébranlé à la fin de sa vie par le destin tragique d’une ancienne conquête menacée par un cancer de perdre ses seins. Celui de Coetzee, aventurier sexuel et professeur médiocre, se retrouve puni en quelque sorte sur le plan professionnel, perdant son emploi, et sur le plan affectif, sa fille se faisant violer au cours d’une agression qui lui révèle sa propre impuissance. Pour sa part, le professeur Tchéky, du récit de Labrèche, estime légitime de penser qu’en déniaisant son étudiante sur le plan sexuel, il l’initie et la prépare à sa vocation naissante d’écrivain.

Dans leurs turpitudes comme dans leurs faiblesses, ces héros douteux incarnent, chacun à leur manière, une «culture de plaisir», note Rivard, caractérisée par une «pensée purifiée de toute notion de faute, vide de toute transcendance, incapable d’imaginer un au-delà, quelque chose qui lui échappe». Elle s’offre comme une véritable culture du désespoir, élaborée par des esprits sceptiques et cyniques dont la pensée est aussi tordue que perverse.

Jean Larose est considéré par Rivard comme un représentant typique de cette culture de négation lorsqu’elle s’exprime sur le plan théorique. Jadis une étoile filante du ciel intellectuel québécois, Larose aurait tenté d’élaborer une pensée fondée sur la désublimation, centrée sur le «principe de la satisfaction directe de la pulsion sexuelle». Son approche légitimerait une conception non distanciée, érotisante, de la relation pédagogique, tout en faisant ressortir ses contradictions et ses impasses, en quoi elle s’avérerait particulièrement tordue. Il s’agirait en somme de la variante philosophique, sophistique, de la pratique de piratage sexuel qu’exercent les héros romanesques de Roth, de Coetzee et de Labrèche, et que dénonce vigoureusement le psychanalyste Patrick Cady, associant le «prof transgresseur» au «violeur pédophile», l’un et l’autre détournant à leur profit le désir d’amour et de reconnaissance de l’enfant et du jeune adulte.

La perspective de Rivard, on le voit, est essentiellement éthique et, par moments, assez étroitement moralisante. Elle s’appuie toutefois sur une conception «politique et métaphysique» de la littérature, qui recoupe dans une large mesure celles d’un Hermann Broch ou d’un Pierre Vadeboncoeur. Pour Broch, l’écrivain est investi d’une responsabilité: porter assistance à autrui, comme citoyen, mais également comme auteur. Et sa plus grande faute serait de se confiner dans l’indifférence, attitude qui peut même se transformer en crime, comme l’a démontré l’expérience du nazisme.

La relation pédagogique n’est ainsi qu’un des champs d’application d’un rapport plus global au monde se modulant sur un continuum allant de l’attention et de l’intérêt pour autrui à l’indifférence et à l’abandon. Le professeur n’échappe pas à ce choix qu’il doit aussi effectuer dans sa propre pratique et qui ne va pas de soi.

Rivard évoque ainsi le cas de Nancy Huston, engagée à l’adolescence dans une relation amoureuse avec un prof, et sa propre liaison avec une étudiante, qu’il a laissée «seule pendant des années dans un rêve dont [il gardait] la clef». Son essai prend tout à coup les apparences d’un récit autobiographique qui témoigne de son rapport parfois tortueux à la réalité qu’il décrit et à l’interdiction qui devrait la régir, ce qui donne davantage d’intensité à une réflexion qui aurait pu se situer uniquement sur le plan des concepts et des principes généraux, mais qui se nourrit ici de l’expérience vécue.

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