Critique – Fiction

De l’empathie comme contrainte formelle

Marie-Claire Blais se met à l’écoute des voix de l’Amérique à travers le récit intime des marginaux.

Une réputation de difficulté entoure la suite romanesque Soifs, que Marie-Claire Blais développe depuis maintenant plus de quinze ans. Cette rumeur n’est pas infondée: les blocs de texte monolithiques, que ne viennent diviser ni paragraphes ni chapitres, intimident lorsqu’on feuillette les pages de ces livres, remplies à ras bord de mots et qui ne promettent au lecteur aucune respiration. Et pourtant, cette œuvre, malgré le défi de lecture qu’elle pose, se place tellement près des préoccupations, des pensées et des questionnements constituant le lot commun – la difficulté d’être juste, l’usure du corps, la valeur des actions posées – que sa forme exigeante, qui pourrait paraître cérébrale, s’avère finalement très efficace. Il n’y a rien à déchiffrer ou à deviner ici. Cette entreprise ne trouve son sens ni dans les effets de style ou les jeux de langage ni dans l’aboutissement d’un récit et la résolution des énigmes que celui-ci poserait en creux. Sa finalité réside plutôt dans l’empathie que Blais souhaite éveiller chez le lecteur qui accepte d’être attentif, «de voir et de souffrir par l’autre».

Le jeune homme sans avenir entremêle les pensées d’une vingtaine de personnages dont les destins sont liés de manière plutôt distendue. Plusieurs d’entre eux apparaissent dans les tomes antérieurs du cycle, mais cette récurrence, si elle contribue à complexifier les personnages, ne rend pas nécessaire la lecture des six romans qui forment Soifs. New York et une île du sud des États-Unis constituent l’essentiel du décor, mais quelque chose dans l’écriture de Marie-Claire Blais est à la fois collé à la réalité américaine et hors de tout espace-temps précis. La langue choisie se tient loin de tout vernaculaire et les personnages portent souvent des noms francisés malgré leur citoyenneté américaine, ou encore semblent n’appartenir à aucun univers réaliste, comme Brillant, Petites Cendres ou Fleur. Les références précises à l’histoire récente des États-Unis sont nombreuses mais voilées, légèrement travesties: un jeune garçon victime d’intimidation à l’école adule un clone de Michael Jackson désigné comme «le Prince», la Nouvelle-Orléans n’est pas victime de Katrina mais de la Grande Dévastation, et si certaines scènes liées aux événements du 11 septembre sont décrites, les attentats ne sont jamais nommés. Or, ce parti pris, plutôt que d’un désir de se distancier du concret de l’histoire et de la politique, paraît relever d’une volonté de relater ces événements à travers les perceptions intimes de ceux qui les vivent et se les approprient.

Parmi les trames principales du roman, l’une des plus intéressantes est celle consacrée à Daniel, écrivain dont la démarche épouse celle de Blais. Pour lui aussi, tout est «perçu de l’intérieur, même l’audace linguistique, le langage écouté des autres et repris comme un poème ou chant». Le créateur doit «s’identifi[er] aux souffrances de son peuple, mais en même temps aux souffrances de tous». Mais David, qui sait manier les mots et qui s’est confortablement rangé après une jeunesse bohème, n’appartient pas aux bas-fonds, là où la communication n’est pas possible et la violence plus crue. Cette violence latente est mise en lumière par l’intermédiaire d’Augustino, fils de Daniel et auteur des Lettres à des jeunes gens sans avenir, en qui gronde une énorme colère. Si le rythme quelque peu berçant des longues phrases de Blais pourrait amoindrir l’urgence de ce roman, les répétitions, très présentes, insistent toutefois sur une négativité que canalise Augustino: la destruction fait son œuvre partout, en ce moment même, et toute notre indignation est à peine suffisante pour y faire face.

Le jeune homme sans avenir est de plus traversé d’innombrables figures d’artistes obsédés par l’injustice ou de gens dévoués à des causes humanitaires, qui réfléchissent à la portée de leurs gestes, trop souvent en deçà de leurs espérances. Malgré la multiplication des points de vue et des personnages, Marie-Claire Blais se tient très loin d’une structure misant sur les petites coïncidences du destin, adoptée par trop de romans choraux comme pour pallier l’insignifiance du monde par un surplus factice d’unité. Au contraire, l’auteure évite de diriger son univers de haut, comme s’il s’agissait d’un théâtre de marionnettes, et ne paraît jamais en savoir davantage que ses personnages sur leurs failles, leur sort ou même la marche du monde. Il n’y a pas d’autre réalité, pas d’autre objectivité que celles que se construisent les personnages et qui sont perceptibles par leurs pensées, pas de vérité supérieure qui arrêterait le mouvement des réflexions.

Bien sûr, notre regard est dirigé par Blais. En reprenant avec insistance les pensées ressassées par une drag queen malade ou une jeune sans-abri harcelée par la police, le flot de consciences que constitue Le jeune homme sans avenir force le lecteur à s’arrêter sur les sensations très concrètes et les préoccupations immédiates de ceux qui se trouvent écartés des récits dominants dans l’espace social à cause de leur pauvreté, de leur statut social ou, ce qui est tout aussi inacceptable, de la charge de haine qui les habite. Pas possible d’esquiver la confrontation: au détour d’une phrase, on passe d’une conscience à l’autre et la réalité d’autrui surgit alors dans toute sa concrétude.

Dans sa structure même, le cycle Soifs constitue une entreprise qui épouse les principes de la démocratie dans ce qu’elle a de plus exigeant et de plus noble, en saisissant l’identité de ceux qui la peuplent dans toute leur individualité et leur singularité. Il se place à égalité avec le lecteur en lui laissant, au final, le soin de tirer ce qu’il veut de toutes ces vies qui le composent. La forme polyphonique développée par Blais, basée sur l’altérité et l’empathie, s’avère ainsi être l’exact reflet des enjeux éthiques qui sous-tendent cette œuvre.

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