Fourrer la mort

Ce qui se prépare dans nos corps.

Nous sommes le 24 mai 2012. Vickie m’écrit depuis Rouyn où elle travaille pour la semaine.

Je suis rendue à quatorze mille mots et j’ai commencé la trame pour toi hier. «Mil fennecs passant dans le coin firent chacun un tas par terre pour former une étoile satanique.» J’ai comme mille titres. C’est Testament un jour, Mil fennecs le next, Cinéma expérimental, ça va être pour le prochain. Ça risque d’être de la pussy, de la grosse poésie. Pis ça va être écrit «tas» au lieu de «recueil» en petits caractères. […] Mais t’sais, ça me garde alignée de me dire que je travaille sur un tel projet, de pouvoir le nommer. Je veux arriver avec une grosse pile à mon entrevue à l’École nationale l’an prochain et dire: «Ceci c’est mon roman». Je vais le flatter pendant l’entrevue. C’est full papaon comme livre. C’est super sparkle! Je rajoute mil fennecs à mon quotidien et c’est soudainement plus intéressant. Mais je sais pas trop qui ça pourrait intéresser. J’aurais besoin d’un guide. De toi dans le fond. Pour me dire si je suis dans le champ, si c’est plate ma vie et mon quotidien. Je te fais parler dans mon livre. À la fin. Je vais pas te faire lire la fin. Ça serait trop ruff. Je suis morte pis tu réagis. Tu voudrais-tu lire? Je sais que t’es ben occupé en ce moment. Pis que t’es dans la pile de poèmes le fun. Pis c’est beaucoup quatorze mille mots. Je sais tout ça. Mais là j’ai fait un crisse de bout de chemin toute seule. Pis j’ai peur de marcher dans la mauvaise direction. Tu veux me dire si je devrais rebrousser chemin ou continuer? Je suis confiante. J’aime le livre mais j’ai besoin de ton opinion d’universitaire. D’un coach dans le fond. Bon. Là y’a une fille, la fille, qui est venue me déranger. Pendant que je t’écrivais. Elle a perdu un top blanc pis elle a fouillé tout le monde, qu’elle me dit. Elle a pas voulu fouiller dans mes trucs et là j’ai dû le faire partout pour elle. C’est ruff Mathieu. Tellement ruff là. Dans le fond, elle fait juste continuer sa vendetta contre moi. C’est tellement ruff. T’as pas idée comme ça peut être ruff être une fille, il faut toujours être capable.

À ce moment, Vickie ne sait pas ce qui se prépare dans son corps. La mort qu’elle imagine, c’est parce qu’un de ses anciens amants lui a fait peur avec le virus du papillome humain qui peut provoquer le cancer du col de l’utérus. Toute cette histoire est irréelle.

Catherine, qui est elle aussi à Rouyn pour le Salon du livre de l’Abitibi, l’a recueillie dans sa chambre d’hôtel. «Elle était mal en point», qu’elle me dira plus tard. Mal en point, elle l’est depuis quelques mois. Émotionnellement, pas physiquement. Elle est dévastée par son histoire d’amour ratée, mais par d’autres événements aussi dont elle ne parle pas. Elle est de plus en plus incohérente à force d’histoires qu’elle n’arrive pas à raconter, et quand je la revois à son retour de Rouyn, elle a même de la difficulté à articuler. Comme si son incapacité à communiquer était devenue un symptôme physique. Elle a aussi de la difficulté à marcher. C’est comme si j’étais tout le temps saoule. Vickie n’habite nulle part depuis deux ans. Elle n’a plus de cartes d’identité non plus, seulement un vieux certificat de naissance sale aux plis usés qu’elle traîne dans sa sacoche. Elle part de plus en plus souvent à l’extérieur pour aller travailler. Elle planifie s’absenter deux ou trois semaines, mais elle finit inévitablement par revenir en catastrophe après quelques jours, on ne sait pas trop pourquoi souvent.

Nous rentrons à la maison en taxi, elle dort sur le divan. On se croise brièvement le lendemain matin, puis je pars travailler. Lorsque je rentre le soir, elle est partie. Le tutu est installé sur la lampe du salon. Deux jours passent sans que j’aie de nouvelles. Ça ne peut pas être bon. Autrement, elle m’aurait envoyé quelque chose. Le tutu reste sur la lampe, et je ne peux m’empêcher de penser que je pourrais ne jamais revoir Vickie, que ce tutu sur la lampe est peut-être un adieu qu’elle m’a fait. C’en est un, en quelque sorte.

Le 6 juin. L’ascenseur de l’hôpital Notre-Dame. Le département de neurologie. La chambre. Vickie a presque l’air de bonne humeur. En fait, elle joue cette bonne humeur pour ne pas que nous nous inquiétions et ne pas s’inquiéter elle-même. Entre deux niaiseries, j’apprends que les médecins ne peuvent rejoindre la masse et ne pourront ni l’opérer ni lui faire une biopsie. Ce ne sont pas du tout de bonnes nouvelles. Vickie n’a pas l’air catastrophé, elle est en mode «soldat» comme elle dit: procéder sans émotion, ne penser qu’à régler les problèmes à mesure qu’ils se présentent, finir son manuscrit. Francis et Isabelle sont là, avec sa mère et moi, quand un médecin arrive dans la chambre. Je demande s’il veut qu’on parte, il dit qu’on peut rester, mais on préfère sortir.

Je suis rentré et j’ai attendu des nouvelles. Une heure après, le téléphone sonne.

J’ai le cancer mathieu je vais mourir je vais mourir non non non ils disent que c’est la pire sorte je pourrai pas guérir tu vas être forte vickie han je vais être là pour toi oui je vais être forte je t’aime vickie je suis tellement désolé mathieu je pourrai pas venir habiter avec toi on pourra pas habiter ensemble c’est pas grave pense à toi faut que tu penses à toi maintenant.

Après avoir raccroché, je reste plusieurs minutes en silence dans le salon. Incapable d’aucune émotion. Le tutu est là, les draps défaits sur le divan aussi. Puis je pars chez Sophy. Je marche rapidement, je ne peux penser qu’à ce strip de Mafalda où son petit frère se fait mal, place une chaise près de la porte et attend que sa mère rentre pour se mettre à pleurer. Quelles conneries peuvent te tourner dans la tête dans ces moments-là. En passant le pas de la porte de Sophy, je dis à peine une phrase puis m’effondre littéralement par terre en pleurant. Émilie est là aussi, tout le monde gémit de douleur, je n’ai jamais vécu une chose pareille. Dix minutes, vingt minutes. Puis le silence, rien à dire. Puis ça recommence. Puis le silence. Émilie finit par partir, et je reprends suffisamment mes esprits pour appeler Catherine. Pour faire quelque chose, comme pour essayer de passer la douleur à quelqu’un d’autre. Je retourne ensuite au salon et me mets à repenser à ce manuscrit dont Vickie m’a parlé plus tôt. Elle voudrait le publier au Quartanier. Je dois entrer en contact le plus rapidement possible avec Éric de Larochellière pour qu’il accepte au moins de lire le manuscrit et qu’elle puisse voir son livre de son vivant si jamais tout se met parfaitement en place. Et s’il ne lui restait que quelques semaines? On n’en sait rien. Tout ce qu’on sait, c’est qu’à la mi-mai elle semblait en forme et qu’à peine trois semaines après, elle a la moitié du corps partiellement paralysé. Ce n’est pas bon signe. Si la tumeur grossit encore, je ne veux pas penser à ce qui pourrait arriver.


À un moment, pendant son hospitalisation, je lui ai écrit que je ne croyais pas qu’il y ait quelque chose après la mort, mais que dans un monde imaginaire, je voudrais que nous soyons enfin colocs, qu’elle passe l’été à écrire sur le balcon, que nous puissions retourner boire des après-midi durant dans les parcs, inventer des histoires connes, bitcher le milieu littéraire et finir nos journées en écoutant des séries télé sur le portable. Ce que je n’espérais plus s’est produit, les traitements lui ont donné ce sursis. Elle a pu terminer Testament, vivre son lancement, elle est devenue une star du monde littéraire, elle n’a reçu que de bonnes critiques; nous sommes allés chez mes parents voir des poules à la campagne, à Trois-Rivières pour le off du Festival de poésie, au zoo de Syracuse voir des fennecs, à Louiseville voir Patrick Brisebois, elle a assisté à la reprise de ma pièce, je lui ai fait lire les extraits de mon manuscrit qui parlent d’elle, nous avons bu, déconné, bitché, écouté des films, nous sommes allés au théâtre et avons pu aménager suffisamment de légèreté pour que notre amitié crie à chaque instant un fourrons la mort plus fort que le spectacle du délabrement de son corps.


Neuf mois plus tard. Le 20 février. Vickie m’appelle de nouveau en pleurant. Ma tumeur, elle est revenue. Je ne me souviens pas avoir pleuré devant elle auparavant. Jusqu’à ce moment, j’ai toujours eu la force qu’il fallait pour la soutenir, pour garder le moral et feindre moi aussi une bonne humeur qui devient vraie à force de travail. Mais après neuf mois, je ne sais plus si j’ai encore cette force. Et c’est à ce moment que Vickie me dit: il faut que tu vives ta vie Mathieu. Il faut que tu sortes, que tu t’amuses. Je ne réponds pas. Non. Je m’entends plutôt dire: merci Vickie.

J’aurais voulu penser à quelque chose pour ma chronique. Mais je n’arrive pas à penser. C’est ma protégée, d’un lien plus fort que l’amitié.

Mathieu Arsenault est auteur et critique. Il anime le blog Doctorak, Go! depuis novembre 2008. Son roman Vu d’ici, paru aux Éditions Triptyque en 2008, a été adapté pour le théâtre par Christian Lapointe en 2012.

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