Nous ne sommes pas seuls

De tornades et de patinoires

Se tenir à la croisée de toutes ses cultures d’origine pour contrer l’exil.

J’ai grandi à Montréal entre deux langues et trois cultures. Mon père est américain, ma mère est française. Chez nous, on passait de l’anglais au français sans s’en rendre compte. Le plus souvent, nous parlions un mélange des deux: «passe-moi le pepper», «Let’s go to the patinoire», etc. Je parle anglais avec mon père, français avec ma mère, anglais avec mes deux frères aînés et français avec mon frère cadet. Mon père parle anglais à ma mère, elle lui répond en français. Sauf quand ils s’énervent: chacun passe alors à la langue de l’autre.

Très vite, mes frères et moi avons appris à évoluer dans une multitude de mondes très différents les uns des autres. Il y avait le Sud de la France, dans la famille de ma mère, en compagnie de mes nombreux oncles, tantes, cousins et cousines avec qui nous jouions dans les champs d’oliviers entourant la vieille ferme provençale (qui est dans la famille depuis des siècles, disait mon grand-père). Là-bas, nous vivions comme de petits Français, mangeant des Malabar, jouant au baby-foot au café du village. Mais quand on jouait aux cowboys, on disait aux cousins qu’on était plus cowboys qu’eux parce qu’on était américains. Le soir, en mangeant à la longue table sous le tilleul à côté de la maison, il fallait se tenir droit et ne pas mettre les coudes sur la table. Nous apprenions les nombreux codes sociaux et les règles de politesse qui régissent le fonctionnement de la société française. «Nous sommes des descendants des Ligures» disait mon grand-père en riant à moitié quand il nous faisait visiter les oppidums, vestiges celto-ligures sur le plateau de Caussols, tout en pestant contre la spéculation et le tourisme qui avaient rongé la côte où il avait grandi. L’après-midi, quand il sortait arroser son potager, j’osais jeter un coup d’œil dans son grand bureau rempli de livres anciens, de souvenirs de voyages – masques d’Afrique, vases de Chine –, de tableaux offerts par des amis peintres et de tas de feuilles volantes sur lesquelles il écrivait à la main les livres que ma grand-mère tapait ensuite à la machine sur la table de la salle à manger, sous le regard de l’horloge normande qui faisait tic tac, tic tac…

De l’autre côté de l’océan, il y avait ma grand-mère américaine, dans le Wisconsin. C’était un autre univers. Ma grand-mère étalait le junk food et les boissons gazeuses sur la table de la cuisine et on mangeait ce qu’on voulait toute la journée. Et puis elle disait: «OK you brats, hop in the car. Let’s go up to the lake!» On s’entassait dans sa vieille Ford gris métallique des années soixante, large comme un bateau sur roues (et qui survivrait à ma grand-mère, morte en 2008). Et elle nous emmenait au chalet que mon grand-père, décédé quelques mois avant ma naissance, avait construit au bord d’un lac au nord de Milwaukee. C’était une maison de bois, pleine de trésors, de vieilles photos, de jouets, de meubles faits maison aux formes inusitées, de boîtes de comics rares qui se désintégraient dans nos mains avides. Le soir, on s’écrasait sur le canapé du salon et on regardait la weather lady montrer, sur une grande carte, des images de tornades qui avançaient sur les États du Sud. L’immensité du pays nous faisait rêver. Alors on sortait dehors, scruter le ciel orageux à l’horizon, espérant secrètement que les tornades avanceraient jusqu’à nous. Parfois, ma grand-mère se mettait à jouer sur le vieil orgue, le pump organ, qui avait voyagé jusque-là en train depuis le ranch de la famille Hellman au Texas (ranch disparu il y a longtemps dans un incendie, et dont une image peinte trônait dans l’entrée). Elle chantait de sa voix rauque:

O beautiful, beautiful Texas
Where the beautiful blue bonnets grow…

Et puis elle essuyait une larme en mentionnant mon grand-père: il s’appelait Hugo, mais elle l’appelait Tex, car elle aimait dire que son mari venait du Texas. Nous aussi d’ailleurs. Nous étions fiers de l’héritage texan, même si nous n’en connaissions pas grand-chose. Nous chantions des chansons que Gramma Anda, notre arrière-grand-mère, chantait pour calmer les vaches sur le ranch. Le Texas faisait partie de notre mythologie familiale, comme la Provence.

J’ai grandi dans des histoires de famille, agrandies et exagérées avec le temps, qui me projetaient dans le passé et m’inscrivaient dans l’espace. Mes racines plongeaient dans des mondes très éloignés à tout point de vue, mais ces univers se rejoignaient dans nos récits, comme dans un recueil de nouvelles très différentes, mais liées par les relations improbables entre les personnages. Plus tard, on me demanderait: «Mais tu rêves dans quelle langue? Tu te sens plus québécois, canadien, américain, français? Dans quelle langue tu écris et pourquoi?»

Je suis arrivé à l’Université McGill l’année du référendum de 1995. Les tensions linguistiques et politiques étaient palpables sur le campus. Mes deux langues, les deux pôles culturels entre lesquels se dessinait mon identité, correspondaient, politiquement, à deux camps, deux positions adverses, et la question de l’appartenance était partout. Je commençais l’université et me retrouvais devant une quantité de décisions à prendre, le vaste champ des possibles, le centre-ville et la vie «adulte» à quelques pas. J’errais entre les départements et les facultés, avec un groupe d’amis, «étudiants libres» eux aussi, et, à cette époque-là, j’avais surtout le sentiment d’appartenir à une communauté d’étudiants perdus.

Je me souviens d’une sensation de malaise et d’inconfort quand j’ai emmené l’un de mes nouveaux amis anglophones de McGill dans le cercle de mes amis d’enfance, francophones pour la plupart. Je sentais une tension entre la personne que j’avais été et la personne que j’étais en train de devenir, je ne me reconnaissais plus dans les identités que projetait sur moi le regard des autres. La langue anglaise me correspondait plus, comme si c’était par elle que je devais vivre cette période universitaire, et par elle que je pouvais évoluer au-delà de l’enfance et de l’adolescence qui étaient associés, pour moi, à la langue française.

L’expérience que je décris n’est, bien sûr, pas seulement le fait des gens qui vivent entre les langues et les cultures. C’est une situation vécue par la plupart d’entre nous, quand nous sentons que notre identité est fragmentée, que nous ne sommes pas les mêmes que cinq ans avant, que nous changeons au contact de nos collègues, de notre famille ou de nos nouveaux amis. Quand nos mondes se rencontrent, la multitude de nos visages peut occasionner un étourdissement, un sentiment de vacuité. C’est l’océan tumultueux sur lequel nous construisons nos fragiles édifices identitaires.

Mais cette situation est vécue de manière particulièrement intense par ceux qui évoluent entre plusieurs langues et cultures. La littérature de l’exil parle souvent de la tension douloureuse entre la personne que l’on devient, dans son nouveau pays, et la personne que l’on ne peut plus être dans son pays d’origine. Elle évoque parfois, avec nostalgie, un état antérieur à l’exil où la question identitaire ne se posait pas (et qui correspond souvent à l’enfance). Un discours similaire se retrouve dans les débats sur l’identité nationale. On oppose une vision du passé, où l’identité était donnée par la terre, la langue, l’église, à une vision de la modernité marquée par l’éclatement, la multiplicité des langues et des visions. La modernité correspond alors à une chute, l’exil hors du jardin d’Éden identitaire, et elle devient souvent source de souffrance et d’insécurité.

Dans mon cas, c’est plutôt le contraire. Le sentiment d’exil ne vient pas quand je flotte entre les langues et les cultures, mais plutôt quand je m’éloigne de l’entre-deux. Je suis à l’aise dans l’ambiguïté, le flou, l’indéfini. Je deviens contemplatif comme un enfant ou un voyageur qui découvre le réel, je sens le potentiel créatif de chaque instant, le vaste champ des possibles. Ce sont les vérités claires, les catégories bien définies, les certitudes qui me mettent mal à l’aise. Car nommer, c’est substituer le mot à la chose. Le langage nous donne le monde en nous coupant de lui. Renommer, ou redire dans une autre langue, c’est mettre en évidence cette substitution, c’est être témoin de la non-coïncidence entre le mot et ce qu’il désigne, montrer qu’il y a autant d’interprétations du monde qu’il y a de langues et de visions, s’approcher de l’innommable, de ce qu’aucune langue ne peut exprimer: l’espace au-delà des mots et des langues, l’indéfini, l’informé, le mystère dont toutes les langues sont originaires et vers lequel elles tendent toutes, et dont parle Walter Benjamin dans son célèbre article sur la traduction. De cette distance entre les mots et les choses, l’être et le monde, l’être et lui-même naît l’impulsion créatrice, le besoin d’exprimer, de nommer, de raconter, de donner un sens à ce qui nous entoure et à notre propre cheminement. Ce processus rend la langue vivante, créatrice d’un sens qui doit sans cesse être renouvelé, redit. Concevoir l’identité comme quelque chose de figé, c’est refuser l’immense complexité qui est au cœur de chaque instant, le caractère mouvant et changeant du réel, la vastitude intérieure et le potentiel créatif de chaque individu. C’est substituer le mot à la chose, préférer le confort apaisant des ombres projetées sur le mur d’une caverne à l’immensité inquiétante qui s’agite au-dehors.

Je me reconnais dans le questionnement identitaire qui secoue le Québec. J’appartiens à la communauté de ceux qui s’interrogent. Le questionnement est lui-même une forme identitaire, une identité fluide qui échappe à toute définition, un signifiant vide dans lequel on projette du sens en avançant, un mouvement vers quelque chose, non pas quelque chose de donné, mais quelque chose que l’on crée. Et la question se pose dans cette langue française imprégnée de l’Amérique, dans son interaction avec l’anglais et toutes les autres langues, comme autant de visages, d’histoires, de cheminements. Je me reconnais dans l’expérience américaine filtrée par cette langue qui est, de par sa situation minoritaire à l’échelle américaine, alternative, exceptionnelle.

Thomas Hellman est né à Montréal en 1975. Il est détenteur d’une maîtrise en littérature française de l’Université McGill. Auteur-compositeur, il a fait paraître cinq albums. Il est également chroniqueur aux émissions Plus on est de fous, plus on lit! et La tête ailleurs à la radio de Radio-Canada. En novembre 2012, il a fait paraître un nouvel album avec ses adaptations musicales des poèmes de Roland Giguère. Une tournée de spectacles est prévue pour l’automne 2013.

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 300 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!