Nous ne sommes pas seuls

Regards sur le Bas-Canada

Du 23 août au 2 septembre 1831, Alexis de Tocqueville poursuit son voyage en Amérique dans le Bas-Canada. Voici un extrait du récit qu’il fera dans De la démocratie en Amérique.

Le Canada est sans comparaison la portion de l’Amérique jusqu’ici visitée par nous qui a le plus d’analogies avec l’Europe et surtout la France. Les bords du fleuve Saint-Laurent sont parfaitement cultivés et couverts de maisons et de villages, en tout semblables aux nôtres. Toutes les traces de la wilderness ont disparu; des champs cultivés, des clochers, une population aussi nombreuse que dans nos provinces l’a remplacée.

Les villes, et en particulier Montréal (nous n’avons pas encore vu Québec), ont une ressemblance frappante avec nos villes de province. Le fond de la population et l’immense majorité est partout française. Mais il est facile de voir que les Français sont le peuple vaincu. Les classes riches appartiennent pour la plupart à la race anglaise. Bien que le français soit la langue presque universellement parlée, la plupart des journaux, les affiches, et jusqu’aux enseignes des marchands français sont en anglais. Les entreprises commerciales sont presque toutes en leurs mains. C’est véritablement la classe dirigeante du Canada. Je doute qu’il en soit longtemps ainsi. Le clergé et une grande partie des classes non pas riches, mais éclairées, sont français, ils commencent à sentir vivement leur position secondaire. Les journaux français que j’ai lus font contre les Anglais une opposition constante et animée. Jusqu’à présent le peuple, ayant peu de besoins et de passions intellectuelles et menant une vie matérielle fort douce, n’a que très imparfaitement entrevu sa position de nation conquise et n’a fourni qu’un faible point d’appui aux classes éclairées. Mais depuis quelques années, la Chambre des Communes, presque toute canadienne, a pris des mesures pour répandre à profusion l’instruction. Tout annonce que la nouvelle génération sera différente de la génération actuelle, et si d’ici quelques années la race anglaise n’augmente pas prodigieusement par les émigrations et ne parvient pas à parquer les Français dans l’espace qu’ils occupent aujourd’hui, les deux peuples se trouveront en présence. Je ne puis croire qu’ils se fondent jamais, ni qu’il puisse exister une union indissoluble entre eux. J’espère encore que les Français, en dépit de la conquête, arriveront un jour à former à eux seuls un bel empire dans le Nouveau Monde, plus éclairés peut-être, plus moraux et plus heureux que leurs pères. Pour le moment actuel, cette division entre les races est singulièrement favorable à la domination de l’Angleterre.

Alexis de Tocqueville, Regards sur le Bas-Canada, choix de textes et présentation de Claude Corbo, Montréal, Typo, 2003, p. 156-157.

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 300 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!