Rétroviseur

Le blanc, le rouge et le noir

Le romantisme – il faut le rappeler, en cette ère qui confond, emmêle et dénature tout – n’est pas affaire de sentimentalité, de sensibilité à fleur de peau, d’attendrissements et de désenchantements successifs, de passages. Le romantisme passe rarement à la télévision. Il est affaire de violence, de fureur, de sang, affaire de vie et de mort. Il s’agit d’attenter au monde et à soi-même, de tenter de triompher du mal tout en sachant qu’on risque d’en mourir. Parce qu’il n’y a pas moyen d’exister autrement, parce que nulle loi, nulle morale ne peut arrêter le carnage, plus beau, plus vrai, plus libérateur, même, que la raison et le bon sens, ces deux incapables de garder les loups en cage, moins encore de les abattre. Stendhal, Kleist, Dostoïevski ont fait jaillir le sang, l’ont fait bouillonner comme du champagne aux commissures des plaies. Luttes à mort, exaltées par une noire, radieuse certitude: la souffrance et la mort valent mieux que l’errance sur le chemin tracé, le sentier battu, mieux surtout que la vision commune, qui assassine avec une effrayante lenteur, à feu doux, escamotant les grands soirs d’orage, muselant «ce dédain que j’ai de la foule méchante» (Nelligan), ratatinant le cœur, la galaxie du cœur, dans son étroite prison de chair.

Kamouraska et Sorel, contrées à la fois réelles et imaginaires, où vacillent Les songes en équilibre, où gronde Le torrent, craquent les murs des Chambres de bois, sortent les spectres du Tombeau des rois, sévit, sous la torpeur apparente des grandes maisons seigneuriales, Le temps sauvage. Je ne mets pas ici, pour rien, bout à bout, les titres des ouvrages d’Anne Hébert ayant précédé Kamouraska: le grand roman est la cuve alchimique, le chaudron des sorcières – Aurélie tenant haut la cuillère, brassant rageusement le sang mêlé au poison, le blanc de la neige, le noir de la nuit, le rouge du sang, les trois seules couleurs du livre, celles de la passion dansant avec la mort.

L’histoire est à la fois très simple et très compliquée. Récemment, lors de la rediffusion du beau film de Claude Jutra à la télévision, un chroniqueur facétieux – sans doute perplexe devant le grand ouvrage – présentait ainsi Kamouraska: «Les tribulations d’une jeune femme du dix-neuvième siècle, déchirée entre son devoir d’épouse et de mère et une passion ravageuse pour un étranger.» Soit! C’est tout à fait cela. On sent bien cependant la hâte de couper court, le malaise de s’aventurer un peu plus loin, sans doute trop loin. Et pour cause: l’anecdote est une toile de fond, un trompe-l’œil, un miroir aux alouettes. On peut entreprendre la lecture du roman en imaginant justement une sorte de Autant en emporte le vent, un conte plein de bruit et de fureur, de passion dévorante et de soleils couchants incendiant tout le ciel, et qui va nous bouleverser sans trop nous mettre en péril, nous ravager somme toute assez confortablement.

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