Rétroviseur

Viol sur parole

C’est quand j’ai lu qu’au Nouveau-Mexique, une sénatrice proposait qu’on interdise l’avortement à la suite d’un viol, car il s’agirait d’un délit de destruction de preuves, que j’ai repensé à Claudine Perrault du Torrent, dont l’histoire raconte ce qui peut arriver quand on porte à terme et met au monde un enfant né du viol. Chez Anne Hébert, le mot viol est masqué sous les mots péché, Satan, mal; il n’y a qu’à faire un rechercher / remplacer pour le faire apparaître. Si on accorde une importance au patronyme, on peut aussi faire apparaître le mot inceste, car François Perrault et sa mère, Claudine Perrault, sont tous deux issus du Père-Haut, celui qui est en haut: soit le grand-père dans l’arbre, soit le curé dans la chaire. Un des deux. À chacun de choisir. On peut tout au moins lire que la famille y est pour quelque chose puisque Claudine Perrault a tout de même hérité d’une réclusion confortable pour l’époque: terre, grange, écurie, maison.

Ils me font rire, les commentateurs, avec cette histoire d’un supposé Québec profond au sujet du Torrent, d’un Québec qui n’existerait plus. Si on les suivait, on vivrait dans un Québec débarrassé de tout sentiment de faute, où les femmes violées prendraient gaiement leur petit café à une terrasse de la rue Bernard. Tiens donc. Même enceintes, pas de problèmes. Je ne sais pas où se situe leur Québec, mais dans le mien, il y a des femmes violées de tous âges, il y a des jeunes femmes enceintes de viol et de viols collectifs qui portent leur grossesse à terme, qui cachent leur visage au monde et à leur enfant, qui doivent se mettre en rage pour sortir de la mutité où le viol les a défoncées. Comme dans Le torrent.

Représenter le plus haut, c’est représenter la force du plus fort qui prend de force par la force, quelle que soit la nature de cette force. Le plus haut, c’est celui qui force le consentement. Grosses chaussures et grande pointure, votre médecin, votre avocat, votre directrice de thèse, votre psychologue, votre agent d’assurances, votre oncle et votre père. Lire Anatomie de l’objet de Corinne Chevarier publié en 2011 aux Herbes rouges vous fera revenir sur l’idée tout confort d’un monde où la faute a été surmontée et abolie. La défiguration de la mère violée défigure tout aussi implacablement l’enfant né de ce viol. La voix de sa mère violée ne parvient à l’enfant que sous la forme d’appels au secours qui n’ont jamais rejoint personne. «Religiosité! Piété!» Mais enfin, il faut être résolument sourd pour ne pas entendre que la piété de Claudine Perrault, dans Le torrent, n’est que cet appel désespéré lancé aux sourds, que cette piété brutale est une rage dévastatrice qui attend l’heure de la vengeance, l’heure où le fils sera «ordonné», où le fils sera le célébrant, entré dans les ordres du plus fort et les communiquant. Celui qui, chaque matin, célébrera la vengeance de Claudine Perrault. Voilà, Monde, tu m’as forcée, et moi, j’ai mis à profit ton forçage, et maintenant il règne sur toi et il a la force de te violer à son tour, Père-Haut. Lorsque François déclare à sa mère qu’il n’entrera pas dans les ordres, sa mère le frappe à la tête avec son trousseau de clefs, le frappe jusqu’à la surdité massive, la nôtre, qui n’a pas secouru la femme violée.

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