Critique – Cinéma

Au nom d’une femme

À travers le personnage de résistante de Nina Hoss ressurgit une communauté de grandes héroïnes de cinéma.

Ça se passe en 1980, en Allemagne de l’Est. Une femme, Barbara, parce qu’elle a voulu passer à l’Ouest, est forcée par l’État à quitter Berlin pour une petite ville au bord de la mer. On comprend qu’elle a été emprisonnée. Ce déplacement subséquent est non seulement une punition, mais une forme de déportation. Barbara est médecin. Elle quitte le célèbre hôpital de la Charité pour pratiquer dans un hôpital de province, sous la surveillance de la Stasi, représentée par un policier, et de son chef de service, André. C’est avec ce dernier que Barbara finira par développer une relation, une intimité aux accents amoureux, fondée sur le travail partagé. Mais cette trame romantique ne forme pas le noyau du film.

Rares sont les films qui abordent la rda avec affection, comme un lieu où on peut vouloir vivre. Barbara tranche ainsi avec Good Bye Lenin! et La vie des autres qui tablent sur le tragicomique ou le suspense gris entourant des existences muettes et contrôlées. Christian Petzold propose de voir la rda en couleurs, chatoyantes et lumineuses, une rda aussi belle et résistante que l’est l’héroïne du film. C’est Nina Hoss, la «muse» du cinéaste, qui joue le rôle de Barbara, cette femme qui se tient au centre d’un monde hostile, une île dont elle cherche à s’évader. Peu loquace, longue et droite, presque sèche, ce sont ses yeux immenses, son regard médusant, qui dévorent l’écran. Celle qui a prêté son visage à Yella dans le long-métrage éponyme de Petzold (2007), mais aussi à Anonyma dans Une femme à Berlin de Max Färberböck (2009), capte toute l’attention dans Barbara. Filmée en gros plans, souvent seule à l’écran, on la dirait prise dans le filet de la caméra. Et si le titre du film est le nom d’une femme, Barbara, c’est bien parce que c’est elle qui me regarde. Petzold affirme n’avoir voulu «filmer que des regards, la façon dont les gens s’abordent par le regard». Dans la rda du cinéaste, l’échange des regards crée l’intimité et, dès lors, une forme de retrait et de liberté par rapport au pouvoir.

À la manière de ce qu’il a opéré dans Yella, mais de façon encore plus appuyée ici, Petzold fait porter à une femme, et peut-être même à son seul visage, bien plus que sa seule identité. Ça se passe comme dans le tableau de Rembrandt, Leçon d’anatomie du Dr. Tulp, que le chef de service commente dans le but de séduire Barbara. Un voleur vient d’être pendu, il est en train d’être autopsié, tous les médecins regardent l’atlas ouvert aux pieds du cadavre. Mais quelque chose est déroutant, dans le tableau: la main gauche disséquée s’avère être la main droite et elle n’est pas proportionnelle au reste du corps. Cette erreur, explique André, n’en est pas une; c’est une stratégie qui a pour effet de ramener le regard des spectateurs vers la victime et loin des médecins. Être avec la victime plutôt qu’avec le savoir-pouvoir, faire acte de compassion et, ainsi, résister: n’est-ce pas ce que demande Barbara, et donc aussi le film?

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