Critique – Essai

Conservation ou catastrophisme?

Le guide de survie de l’après-fin du monde de Michaël Foessel.

Vous serez sans doute heureux de l’apprendre, et c’est Michaël Foessel qui le dit: la fin du monde a déjà eu lieu, si bien que nous vivons – figurez-vous: depuis longtemps! – dans l’«après-fin du monde». Ce qui a tout pour nous rassurer. On n’a plus à se ronger les sangs en se demandant quand le ciel va nous tomber sur la tête, car c’est chose faite. Le monde moderne – ce brassage qui a eu lieu autour du seizième et du dix-septième siècle – serait né de l’effondrement du cosmos grec. Le mot cosmos veut dire «ordre et beauté». Nous voilà donc, à compter de Copernic et de Galilée, jetés dans le désordre du monde, pataugeant dans sa laideur imbuvable. Les anciennes hiérarchies ne tiennent plus la route, tout ça a disparu! Que Hobbes commence non pas avec un jardin d’Éden, mais avec la guerre de tous contre tous, et que Descartes s’applique à son doute méthodique, voilà des symptômes de ce que l’ensemble clos hérité de la philosophie grecque n’est plus. Nous sommes tous tributaires, encore aujourd’hui, de ces mutations profondes issues d’un autre temps. Ce serait donc bien avant Nietzsche qu’on se serait senti dans l’obligation de justifier ce qui existe sans le recours à l’idée ancienne de cosmos. La fin de la métaphysique, vous voyez bien que ça ne date pas d’hier.

Mais le plus intéressant dans le livre de Foessel, c’est ce qu’il a à dire sur notre époque et la résurgence de la thématique de la fin du monde. C’est que, de nos jours, on beurre épais! Du seizième jusqu’au dix-neuvième siècle, tout cela était un peu comme un hobby. Descartes qui doute – franchement! Alors que maintenant, c’est du sérieux. Depuis la bombe atomique lancée sur Hiroshima, jusqu’à notre fixette contemporaine sur le recyclage des ordures ménagères, sans oublier le climat qui a pris le mors aux dents. Finie, la rigolade! On a l’impression que, cette fois, ça y est, et que la vraie fin du monde, c’est pour demain, aux aurores! Et les films américains qui en remettent. Bref, on est cuits.

Ce n’est pas vraiment ce truc hystérique, hollywoodien, qui captive Foessel, bien qu’il le commente. Il s’intéresse plutôt à cette «perte en monde» que nous ressentons à peu près tous aujourd’hui. Le monde nous échappe. Et si c’est avec la mondialisation qu’on pense pouvoir faire monde, eh bien, c’est totalement raté. Mais qu’est-ce que c’est que ce besoin de «faire monde»? Ça mange quoi en hiver, un monde? Pour qu’il y ait monde, il faut un agencement de l’expérience tel que les individus soient en mesure de voir leur présence au monde prendre une forme incarnée. Un monde, c’est ce qu’on peut investir par du sens et par nos actions. Le problème, c’est qu’aujourd’hui le réel répond de moins en moins à nos désirs. C’est Gunther Anders, je crois, qui parlait de ces soldats qui revenaient traumatisés de la Première Guerre mondiale, parce qu’ils n’avaient eu qu’à appuyer sur un bouton pour tuer et détruire. Ils n’avaient même pas eu l’impression d’avoir participé à ce «monde» plutôt sale – celui de la guerre –, car la technologie avait tout fait à leur place. D’où le sentiment de «perte en monde». En ce sens, la fin du monde, c’est ce qu’on ressent quand il n’y a plus d’horizon commun de sens.

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