Critique – Essai

Comme Chartrand

Le présent ne dure pas longtemps. Deux essais sur le printemps étudiant font effort de mémoire tout en évitant les dangers de la commémoration.

À Danielle

Il faudrait être de mauvaise foi pour dire du mal de ces deux livres consacrés au printemps 2012. Ce n’est pas mon cas: je suis un carré rouge full patch. Cela dit, on pourrait trouver, devant toutes les publications consacrées aux «événements», que ça s’étire un peu. D’autant plus qu’elles sont inégales et témoignent parfois d’un certain opportunisme. Entre la vingt-quatrième reprise d’un vers de Gaston Miron (moi aussi, j’arrive à ce qui commence) et la centième blague sur la sangria d’Outremont, la mémoire collective surchauffe. Pourtant, ces deux livres, parus aux Éditions Écosociété, se démarquent. Ils sortent du ronron des ouvrages platement laudateurs tendant vers le moralisme rouge bonbon: ils nous présentent les tactiques des Clausewitz à noms composés de la classe et une «archive» des événements, magnifiquement illustrée, digne d’un livre-souvenir pour les croulants que nous serons avant longtemps. Pour ceux qui ont une table à café, ça fait déjà très propre et un brin subversif.

De l’école à la rue. Il ne faut pas se laisser refroidir par le titre, qui pourrait être celui d’un vieux documentaire de Radio-Québec. L’essai de Renaud Poirier Saint-Pierre, attaché de presse de la classe, et de Philippe Ethier, membre du conseil exécutif de la même organisation, constitue, comme le dit le préfacier Simon Tremblay-Pépin de l’iris, une «mémoire tactique». Un «véritable livre de realpolitik», diront les auteurs lucides. En effet, on est plein de rêves, à la classe, mais on ne fait pas juste s’asseoir au local de l’asso en espérant que le feu prenne. On a aussi le droit d’être ratoureux à gauche. Quelles ont été les stratégies de la classe, bien avant la grève commencée le 7 février 2012 au collège de Valleyfield, cette ville de textile, symbolique, qui rappelle les luttes de Madeleine Parent? Comment réussit-on une escalade des moyens de pression? Pourquoi la structure de l’organisation donne-t-elle l’impression d’être plus compliquée que l’organigramme du Parti communiste yougoslave? Pourquoi la démocratie directe est-elle une bonne chose? Qu’est-ce qui différencie ce mouvement de la feuq et de la fecq, pris au piège, selon les deux auteurs, d’une stratégie «concertationniste» qui a échoué depuis les années 1980? Comment mobiliser une jeunesse qu’on disait amorphe, en proie aux affres de la déréliction engendrée par les réseaux sociaux? Pourquoi, Gabriel Nadeau-Dubois, n’as-tu pas dénoncé la violence, hein? Hein? Toutes les réponses, et beaucoup plus. Il y a même des tableaux, des graphiques, des définitions. Par moments, et je le dis sans méchanceté, on dirait presque un power point préparé pour le cours Comment affronter le Moloch libéral et tenir bon pendant des mois et des mois. D’ailleurs, les deux auteurs le disent dans leur conclusion:

Nous avons […] tenté de conjuguer la pratique et l’analyse, tout en permettant au lecteur de réfléchir sur les mouvements sociaux, mais aussi de passer à l’action à l’aide de ce livre. Ainsi, sans être un petit manuel du militantisme, il peut être utilisé comme un outil pratique pour le militant.

Ça permet aussi de rappeler aux lecteurs que, sans la classe, la grève n’aurait pas été grand-chose. Sans ce printemps «érable» (j’haïs cette épithète, qui me donne le goût des oreilles de crisse plutôt que celui de la contestation), le député de Laval-des-Rapides n’aurait pas vingt-deux ans et l’animateur de lcn, anciennement de l’hebdomadaire Voir, aurait peut-être demandé à Line Beauchamp d’être sa collaboratrice. Ça aussi, je le dis sans méchanceté.

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