Critique – Poésie

Oh good grief!

Du mauvais usage de la poésie par ses institutions.

Je vous préviens: ce n’est pas avec ce texte que je vais me faire des amis. C’est que l’idée derrière ma tête est de vous entretenir d’une fatalité qui afflige la poésie québécoise depuis trop longtemps. Plus j’y pense, plus cela est évident. Qui sont les pires ennemis, les plus mauvais conseillers de notre poésie? Qui lui donne si mauvaise presse? Qui la cantonne dans son indécrottable vacuité, dans son copinage crasse, dans sa médiocre mondanité? Qui donc a tant à cœur que la poésie soit dégriffée au point de ne plus vouloir rien dire? Le milieu de la poésie lui-même, bien sûr, avec ses sbires, ses sans-culottes, ses chapelles, ses prix, son esbroufe, ses poignées de mains moites et ses clowns patentés. Pires ennemis d’eux-mêmes, voilà ce que les poètes et les éditeurs sont en train de devenir. Ambassadeurs à plaquettes, enfonceurs de portes ouvertes, on n’aurait pas assez d’une vie pour épuiser les périphrases possibles pour décrire la situation.

«Ne me demande pas de dire du bien de quelqu’un de ma génération!» me lança un jour Claude Beausoleil alors que nous étions attablés dans un restaurant de la rue des Canettes, à Paris, lors du Marché de la poésie. À mes côtés, Alexandre Faustino et Jean-François Poupart, et en face, chipotant dans mon entrée comme un itinérant, le grand William Cliff qui n’avait de grand que l’ego. La déclaration de Beausoleil avait quelque chose d’à la fois effrayant et effarant. Mon Dieu, depuis mon idéal adolescent d’une poésie appelée à changer la vie, étais-je atterri devant un tournoi de bowling senior dans le sous-sol mal éclairé d’une salle paroissiale de banlieue? Pourquoi m’entêtais-je à parler à ces gens, pourquoi n’allais-je pas plutôt à la taverne prendre des nouvelles du monde? Parce que si la poésie devient une job comme une autre, ça ne vaut vraiment plus la peine d’en faire. Comme le remarquait finement le regretté George Carlin: «Oh, you hate your job? Why didn’t you say so? There’s a support group for that. It’s called everybody, and they meet at the bar.»

À l’origine de cette réplique déconcertante de Beausoleil, on trouve l’attribution du prix Chasse-Spleen à Roger Des Roches et son lumineux Dixhuitjuilletdeuxmillequatre (Les Herbes rouges, 2008) par un comité spontané de poètes et d’éditeurs qui avaient décidé de récompenser par quelques bouteilles de vin un livre extraordinaire dont le circuit officiel des prix n’avait pas tenu compte. Il l’avait en travers de la gorge, Claude. Ce soir-là, il est même allé jusqu’à accuser les utilisateurs d’Internet, de Facebook, et les autres pirates modernes d’avoir comploté ce méfait afin de miner la crédibilité des institutions qui se chargent de récompenser officiellement notre sacro-sainte poésie. Eh bien, parlons-en, des prix.

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