Critique – Fiction

La vie est pleine de choses redoutables

De l’art de manger les jeunes filles.

En 1981, Issei Sagawa, jeune japonais en échange à Paris, assassine puis dévore sa collègue de classe, Renée Hartevelt, non sans avoir pris soin de documenter la scène en prenant des photographies. Nicole Caligaris étudiait avec eux et a échangé quelques lettres, que l’on peut lire à la fin du Paradis entre les jambes, avec le célèbre «Japonais cannibale».

Partant de ce fait divers, Caligaris, l’une des auteures les plus injustement méconnues de la littérature française contemporaine, se livre à un «autoportrait intérieur». Trente ans plus tard, relisant les lettres de Sagawa, cet événement lui apparaît toujours aussi incompréhensible et elle contemple cette bêtise qui a pu la pousser à écrire à un meurtrier en prison. Elle en «affronte l’opacité». Le paradis entre les jambes évite toutefois habilement le sensationnalisme, cette mise en spectacle de l’horreur à laquelle Sagawa a lui-même participé, se livrant à de sordides plaisanteries gastronomiques à la télévision japonaise, préfigurant l’ère de la télé-réalité dans laquelle nous pataugeons toujours.

Si Caligaris ne cherche pas à expliquer cet acte in­com­pré­hensible, en revanche, son souvenir provoque chez elle plusieurs questions, dont certaines la forcent à remonter jusqu’à sa propre enfance. Comment un acte qui transgresse tous les interdits d’une société est-il possible? Pourquoi les hommes dévorent-ils les jeunes filles, et non pas l’inverse? Pourquoi les femmes devraient-elles croire qu’elles ont un «paradis entre les jambes»? Certains passages du livre évoquent avec puissance sa volonté de se défaire des déterminations sociales et sexuelles ainsi que le rôle que la littérature a joué dans cette émancipation. Notons que la littérature a d’ailleurs un rôle important dans toute cette histoire. En effet, c’est l’amour des lettres qui unit Sagawa et Caligaris et qui les a fait se rencontrer sur les bancs d’école; c’est aussi à cette époque qu’elle a décidé de devenir écrivaine. En revenant sur cette période de sa vie, elle expose donc crûment la scène originaire de son écriture. Le paradis entre les jambes réussit à maintenir toutes ces choses redoutables que sont la folie meurtrière, la découverte de la sexualité et l’art dans leur opacité. Jamais Caligaris ne tente de «raccorder» les éléments, et ce sentiment d’incomplétude hante le lecteur longtemps après avoir refermé ce livre fascinant.

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