Critique – Fiction

L’enrôlement désabusé

Grégory Lemay résiste en vain à l’attraction du service militaire.

Pour explorer l’univers kaki de l’armée canadienne, Grégory Lemay a choisi une lorgnette dont l’étroitesse surprend d’abord. Le roman n’explore pas le rôle politique joué par les soldats, pas plus qu’il ne propose des observations sociologiques sur leur provenance ou leurs motivations. De l’armée, nous ne voyons que les entraînements idiots et répétitifs que subit la jeune recrue Grégory Lemay, seize ans, lors d’un été passé sur la base militaire de Valcartier. De plus, le roman est, sur le plan narratif, plutôt plat: il ne se passe pas grand-chose durant ces quelques mois d’enrôlement, aussi pénible que ce temps paraisse à l’adolescent. Bien que Grégory, sensible et frêle, ressemble à l’un de ces personnages victimes du ressentiment des autres recrues, comme le Baleine de Full Metal Jacket, il parvient à s’acquitter de ses tâches honorablement. Et si l’armée séduit les soldats en herbe autour de lui, il est clair que Grégory, étranger à l’enthousiasme de ses condisciples, ne signera jamais les papiers pour prolonger sa carrière militaire au terme du mois d’août.

C’est le ton du roman qui fait son intérêt, sorte d’impassibilité pince-sans-rire qui rappelle certains écrivains publiés aux éditions de Minuit. Revenant sur une expérience de jeunesse, le narrateur raconte le ridicule des rituels, l’attente interminable qui meuble le temps d’entraînement et les simulations qui, censées le préparer pour la guerre, ne font que démontrer d’avance son absurdité. L’enrôlement de Grégory, manière audacieuse de gagner un bon salaire pour quelques mois, avait des airs de boutade. Une fois à Valcartier, le narrateur maintient une posture détachée. Contrairement à son compagnon de tente, il ne bichonne pas son fusil comme une femme et réaffirme sa lucidité en qualifiant tout de «cinématographique» et de «surréaliste».

Or, non seulement la désinvolture initiale de Grégory s’effrite-t-elle rapidement, mais sa posture de retrait, si elle lui permet de ne pas succomber aux sirènes militaires, s’avère vaine. «La fille de l’armée, c’est la recrue», dit-on, et le délicat Grégory se découvre des pensées troubles pour les plus robustes de ses frères d’armes, sans savoir s’il les désire vraiment ou s’il envie leur force, dans ce paradis des prouesses viriles où le mot «couilles» sert de cri de ralliement. L’armée parvient ainsi, en martelant sa vision unique de la masculinité, à retravailler les identités corporelles d’une manière assez insidieuse pour que même la plus maligne des recrues en sorte confondue. Le recours au second degré n’est pas suffisant pour miner la puissance de l’armée, qui n’a rien à faire des critiques inoffensives du narrateur et continue sans broncher de formater les corps même si certains esprits lui échappent.

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