Ehr drinkt, ehr pisht

Pélerinage au pays de Mordecai Richler.

Au coin des rues Clark et Fairmount, qui sait si le jeune Saul Bellow n’allait pas se faire couper les tifs; dans les années vingt du siècle dernier, au numéro 34 de la rue Fairmount, la maison qui fait l’angle, il y avait un barber shop. En 1932, l’année où le Japon créa le Mandchoukouo, Moe Wilensky rangea peignes, cuirs à rasoir et ciseaux et installa dans ce local un comptoir avec huit bancs; il créait alors le «spécial Wilensky», un sandwich de pain kaiser rempli de tranches de baloney, de salami frit et d’une moutarde obligatoire (il fallait verser cinq sous pour n’en avoir pas!), et sur ces mêmes bancs ronds, instables, on le mange encore aujourd’hui, en 2013, ce spécial Wilensky… Le Mandchoukouo eut moins d’avenir…

Sorti de chez Wilensky avec dans le nez l’odeur de la mortadelle bas de gamme qu’est le baloney (la madeleine du pauvre), je marchais un dimanche de juin dans le quartier Mile-End. Je venais de lire une robuste biographie de Mordecai Richler, un livre qui m’était à quelques reprises tombé des mains, mais qui parfois m’en apprenait d’assez bonnes pour me garder en éveil (son père était saoul quand Mordecai vint au monde; on l’appelait Muttie ou Mottle ou Moitle à l’école primaire; sa mère tenait une rubrique humoristique bébête dans la Canadian Jewish Review, genre on s’est follement amusés chez le rabbi; à l’école secondaire Baron Byng, pour le punir, on le casa, seul garçon, dans une classe de trente-six filles; sa mère divorcée travailla de 1949 à 1953 à l’Esquire Show Bar de la rue Stanley…), et j’avais décidé, puisque le biographe indique les adresses des feux et lieux de la jeunesse de l’énergumène (avant que Richler file en Europe sur le Franconia, cap sur Liverpool, en septembre 1950, il avait dix-neuf ans, Hemingway ou rien, il lui fallait Paris, il lirait Céline en anglais dans une chambre infestée de souris dans un fond de cour, rive gauche; au Flore, inexplicablement, les femmes résisteraient à ses charmes… il irait se faire copain avec des pêcheurs et des putes à Ibiza… il écrirait la nuit… il se referait à Londres… mûr il se mettrait à dos tout le monde…), feux et lieux de sa jeunesse mile-endienne qui se passa à vélo et pedibus sur Jeanne-Mance, Saint-Urbain, Laurier, Parc, Fairmount, Clark, entre écoles primaires, appartements, clubs de rencontre, synagogues, magasins de tabac et de bonbons, rez-de-chaussée, ruelles, ce quartier dont il ferait sa chair à roman, du roman vraiment épatant, presque du Saul Bellow (lucide, il était clair pour Richler que Bellow était le grand romancier nord-américain vivant), j’avais décidé donc de faire un pèlerinage dans ce quartier, ce dimanche premier juin dernier.

L’école primaire United Talmud Torah qu’il fréquenta dans la seconde moitié des années trente, au coin nord-ouest du boulevard Saint-Joseph et de la rue Jeanne-Mance, n’existe plus; c’est la cour de récréation du collège Laurier, privé, francophone. Depuis le 4587 Jeanne-Mance, première adresse connue de ses parents, Moe Richler et Lily Rosenberg (Wolf et Leah dans Mon père, ce héros), le petit Muttie Mottle Moitle marchait vers le nord en croisant la rue Villeneuve pour atteindre le boulevard, aller apprendre l’anglais et bûcher en hébreu sur les mystères de la Torah et du Talmud en se faisant tirer les oreilles et taper sur les jointures… Devant le 4587 Jeanne-Mance, sous une charmille qui tient de traviole, il y a aujourd’hui un petit potager pas bien entretenu et deux vélos attachés à la grille de fer noir devant l’immeuble de briques de trois étages dont les Richler occupaient le rez-de-chaussée. À trois pas, pour Muttie Mottle Moitle et son frère Avrum, c’était le parc Jeanne-Mance, le monument à Sir George-Étienne Cartier d’avant les tam-tams du dimanche; il y avait plutôt, alors, de la musique jouée par de petits orphéons dans le joli kiosque octogonal au toit pyramidal, sis au pied de la montagne dans ce que l’on appelait au dix-neuvième siècle Fletcher’s Field, du nom du colonel qui y dirigeait des manœuvres militaires; au temps de Muttie Mottle Moitle, au kiosque, construit en 1928, se donnaient des soirées de musique populaire, dits les concerts Campbell.

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