Label Haïti

De retour d’Haïti, notre chroniqueur trace le portrait d’une société vulnérable soumise aux bonnes intentions des organisations humanitaires.

En Haïti, la présence des organisations non gouvernementales (ong) revêt l’allure vaseuse d’une occupation politique. Elles sont partout et décident de tout, mais sciemment en ordre dispersé. C’est la domination par la gouvernance; on ne sait plus identifier le lieu du pouvoir. L’expertise humanitaire vit ainsi de la catastrophe haïtienne, et parfois très bien. Elle se révèle souvent financée par des fondations privées qu’ont créées les entreprises chargées de reconstruire le pays par fragments, quand elles n’escomptent pas d’y piller les ressources naturelles. Il s’ensuit une situation sens dessus dessous qui, bien que strictement palliative, écarte l’État jusqu’à faire oublier du peuple la notion même d’institution publique. Comment croire en elle de toute façon, alors que le pouvoir politique ne s’est présenté dans l’histoire haïtienne que sous la forme de kleptocraties violentes ou de puissances étrangères? S’ouvre donc sans ambages l’ère de l’Haïti open for business. Dans le nord du pays, la minière canadienne Majescor espère creuser une mine à ciel ouvert et potentiellement polluante aux fins d’une exploitation vorace en eau, peu rentable pour Haïti en termes d’emplois et d’impôts, et ce, aux abords de la zone franche de Caracol où les entreprises paient déjà leurs employés des salaires de misère. Le tout devrait motiver la création d’un port en eau profonde mettant à mal tout un écosystème marin. Dans ce contexte, l’aide humanitaire représente pour les investisseurs étrangers un placement minimal visant à s’assurer de l’adhésion d’une des populations les plus pauvres du monde à ce modèle d’exploitation qui la lèse.

Au lendemain du séisme de janvier 2010, la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (cirh) a d’abord mis le pays sous tutelle, attribuant à l’État un rôle strictement protocolaire. L’ex-Président états-unien William Clinton a assuré la coprésidence de cette entité bigarrée constituée d’entreprises, d’ong, d’instances subventionnaires, de pays habitués historiquement à l’ingérence politique en Haïti, en plus de quelques représentants des syndicats et des autorités locales. Comme faire-valoir, la CIRH comptait également sur le premier ministre haïtien comme coprésident. Dans l’ouvrage collectif «Refonder Haïti?» (Mémoire d’encrier, 2010), l’économiste Fritz Deshommes décrit cette commission comme une instance souveraine, «étrange et bizarre qui peut passer des contrats avec qui elle veut, octroyer ou refuser des terrains, des licences de fonctionnement, des autorisations d’investissement, approuver ou rejeter des projets, et ce, sans avoir de comptes à rendre».

Aucune autorité dans ce pays historiquement éprouvé n’arrive alors à penser les enjeux communs d’un point de vue général. Tout s’améliore à la pièce. Les fondations financent ici un dispensaire, là l’asphaltage de trois mètres de route ou, encore plus loin, une bibliothèque de fortune, réalisations dûment attribuées aux entreprises ou aux ong qui fournissent elles-mêmes les services. Dans l’ensemble, le taux d’analphabétisme demeure inchangé, le système routier des villes reste dévasté et les problèmes sanitaires sont aussi importants qu’auparavant. De plus, l’État ou toute institution de bien commun semble avoir à peu près disparu. Qu’importe, dans l’ordre de la gouvernances seuls comptent les partenariats entre membres divers et inégaux de la «société civile», du secteur privé et d’un État réduit au rôle de pair. Et ce désordre fait autorité. Une organisation rénove un centre culturel dans lequel on ne trouve ni livre ni personnel, une seconde expédie à Port-au-Prince une ambulance inadaptée tandis qu’une troisième fournit en lits un hôpital incapable de les recevoir. Les bailleurs de fonds mettent sur pied des projets visant à sortir de la rue des enfants en bas âge, avant qu’on les y remette à douze ans, faute d’un autre programme conséquent relevant le premier. Le professeur en communication Luné Roc Pierre Louis nous dira sur place que tout se passe «au cas par cas»; aucune axiologie ne structure quelque activité sociale que ce soit.

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