Dossier

Les planeurs

Quand l’eau du lac devient aussi dure que l’asphalte.

La grande invasion, documentaire de Martin Frigon tourné en 2012, veut décrire la phase terminale de la banlieusardisation des Laurentides, celle où les villages et les villageois, les camps en bois rond et leurs pauvres héritiers, les maisons à la campagne et leurs hypothéqués, sont pillés et volés par les coureurs de spas, les usuriers de la terre, les agents immobiliers, avec la complicité de maires rompus à l’économie financière, pour qui le bord d’un lac n’est plus un lieu où s’arrêter, s’attarder et peut-être construire une demeure, mais un placement temporaire, dont la valeur économique ne devient réelle que le jour de votre bannissement pour incapacité à payer vos taxes foncières – mais il n’y a que les demeurés pour ne rien comprendre aux joies du capital… Comment en sommes-nous arrivés là? Le film ne peut pas (et ne veut peut-être pas) répondre à cette question, parce qu’il lui faudrait alors montrer comment les bannis qu’il cherche à défendre avaient préparé le terrain à la spéculation qui les chasse: ils étaient déjà des banlieusards.

Tout commence au milieu des années soixante, quand des gens partis de Laval, de Terrebonne, de Repentigny, remontent les «chemins de terre» ouverts par les coupes à blanc, et s’installent au bord des lacs, au fond desquels macéreront encore longtemps les «pitounes» d’épinette noyées. Est-ce la peur de croiser à nouveau la remorque folle d’un bûcheron, et la honte d’avoir frôlé ainsi la mort, «une petite Molson» entre les jambes, qui les poussent à leur tour à tout raser? Est-ce la nostalgie du comptoir de cuisine mélaminé laissé derrière eux qui les pousse «à mettre ça propre»? Ou bien s’agit-il de donner une leçon d’horticulture à la nature? Toujours est-il que, pris de frénésie, on arrache, on rase, on coupe; on remplit, on comble, on nivelle: on plane le terrain. Avec pour seul horizon l’impeccable green d’un terrain de golf. Et aujourd’hui, les petits-enfants ou arrière-petits-enfants ont assimilé ce savoir-faire du «quatre roues»: à cinq ou six ans, ils tournent en rond sur le terrain en tirant un vieux sommier. C’est ainsi que désormais on racle et sable; qu’on nie et dénie.

«Mais non, pas du tout! On se fait une belle vue!» Ah bon? Pourtant, il ne s’agit pas de rassembler dans le cadre de sa galerie d’été le miroir du lac, le ciel azuré et le sentier de l’ornithologue. Non, il s’agit de ne jamais perdre de vue ses «engins», tous les véhicules du «grand explorateur» qui a fait deux heures de route pour rejoindre la liberté: les vtt (à deux, à trois, à quatre roues); le ponton gros comme un paquebot; la motomarine; le bateau, qui expose ses «tripes» en caoutchouc sur lesquelles hurlait aujourd’hui le beau-frère. C’est qu’après avoir aplani la terre, il faut encore faire du lac une simple surface de jeu. C’est le parking désert d’un centre d’achat qui est maintenant l’unique horizon: le banlieusard de chalet jamais ne se baigne ni ne nage dans l’eau; il glisse sur l’eau, à une vitesse qui la rend aussi dure que l’asphalte.

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