Rétroviseur

Aquin fait son cinéma

Scénario improbable, scénario impossible (mais peut-être aurait-il intéressé Jean-Claude Lauzon ou le Claude Jutra d’À tout prendre), reste l’écriture, toutes images référentielles dehors: Neige noire navigue dans les glaces de la mortelle réalité et son contraire, ou vice-versa, comme on veut, comme le veut Aquin qui se délecte du contraire du contraire, du double des doubles (dont Hamlet et Fortinbras), de l’amour de la mort, de la mort de l’amour, pour en faire des constructions cérébrales en constantes «pulsations stroboscopiques» et «surimpressions alternées», «tout en réfléchissant à l’inanité d’une fiction qui ne peut être intelligible que si on l’aborde par ce qu’elle n’est pas». Que si on l’aborde par ce qu’elle n’est pas… En effet. Ainsi, le similiscénario qui enchâsse le roman tout autant que le dessein existentiel, thérapeutique et même mystique de Nicolas, le personnage principal, est un piège, un écran de fumée, un trompe-l’œil narratif, à la fois un reflet et un refus de la réalité, donc la négation de toute affirmation et l’affirmation de toute négation: le serpent voudrait se mordre la queue, mais n’y arrive pas parce que la flûte de son maître écrivain est enchantée. Astucieux et jouissif labyrinthe pour exégètes, thèses et antithèses. Insolites artefacts excavés d’une rubescente sépulture de délires archangéliques, de pulsions tribales et de sorcellerie littéraire.

L’être humain, si doué soit-il, reste toujours à l’extérieur de ce qu’il veut percer, tout comme Nicolas qui croit dépouiller Linda de ses effets à force de la parcourir des yeux – démarche qu’il n’est pas besoin d’expliciter tellement elle correspond adéquatement à toute structure filmique. Tout à fait en désaccord: cette démarche devrait au contraire être substantiellement explicitée parce qu’elle ne correspond, historiquement parlant, à aucune structure filmique, parce que de toute façon une structure n’est pas un procédé et ne relève pas nécessairement d’une théorie, bien qu’on sente parfois la main fantôme de Christian Metz derrière certaines réflexions d’Aquin sur l’univers filmique; en fait, l’auteur invente au cours de son roman un cinéma et un langage cinématographique qui sont essentiellement des concepts à la mesure de son imaginaire pour échapper à l’évidence qui veut qu’un scénario n’est pas et ne sera jamais en soi une œuvre autonome. Par ailleurs, «[ce] n’est pas avec des noms que tu enfantes les significations souterraines, car cela équivaudrait à une démarche purement livresque – anti-cinématographique, quoi! Les désignations de la réalité n’ajoutent rien à la réalité, sinon un masque nominal…» Tout à fait d’accord cette fois avec Aquin: Neige noire est une démarche purement livresque, bien que la carrosserie du véhicule ait des apparences d’un film en tournage ou d’un découpage cinématographique qui, lui, par ailleurs, ne fait jamais partie d’un scénario en tant que tel.

Reste donc le contenu livresque, si tant il peut se soustraire à l’illusion d’être autre chose qu’un faux vrai film ou un vrai faux film, comme on veut, comme Aquin le veut. Le champ de la signification dépasse toujours celui de la réalité; même si on veut que celui-ci égale celui-là et le recouvre, on n’y arrive jamais. Cette représentation du voyage nuptial dans la mer de Barents, marquée par un style phosphoriste, possède toutes les particularités formelles du mariage d’un homme et d’une femme et de l’union qu’ils forment avec tout ce qu’il y a d’amour sur la terre.

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