Rétroviseur

Les manuscrits gynocides

Le troisième roman d’Hubert Aquin prend ses distances avec les thèmes de la révolution et de l’identité nationale mitraillés sur les pages de Prochain épisode et de Trou de mémoire. Il est bien question d’identité dans L’antiphonaire, d’identités multiples et interchangeables qui s’évanouissent et ressurgissent sous d’autres apparences comme des reflets réfractés par une eau agitée, mais travaillées par la violence des rapports intimes et interpersonnels. Vrai qu’Aquin a pris plaisir à brouiller la surface par toutes sortes de subterfuges. J’avoue avoir lâché quelques sacres devant l’ostentatoire érudition médicale et historique dont le livre est chargé. Les nombreuses citations en latin et les enfilades de noms de scientifiques de la Renaissance (que même à l’heure des instantanés moteurs de recherche on ne tente plus d’élucider après quelques essais), les revirements de situations si farfelus qu’on en rit, les rencontres sexuelles brutales, amorales, ambiguës et surtout constantes, tout cela s’entremêle pour former la trame principale d’une œuvre dont les enjeux fondamentaux, sous-jacents, sont ceux de l’écriture elle-même et de ses conséquences imprévisibles sur le texte en progression, ceux du genre romanesque dont les formes traditionnelles doivent être mises à mal.

«Sans titre, sans logique interne, sans contenu, sans autre charme que celui de la vérité désordonnée, ce livre est composé en forme d’aura épileptique […]. Rien n’est nécessaire; ce qui revient à dire que tout est aléatoire ou presque tout.» Voilà ce que la narratrice, Christine, ancienne médecin en voyage sur la côte Ouest américaine avec son mari, dit de ce projet qui se voulait d’abord une thèse sur les écrits médicaux du seizième siècle, mais qui devient un journal incorporant des passages d’un roman historique. Le jeu des dédoublements et de juxtapositions se déploie: les thèmes de l’épilepsie, du viol, de l’adultère, de la vengeance, du meurtre, des narcotiques, de la fuite se transmettent d’une époque à l’autre par osmose entre les personnages au gré des relations de pouvoir et de soumission, toujours intimement liés au geste même de l’écriture et au destin des documents en déplacement. Au centre du récit historique enchâssé se trouve le manuscrit du médecin Jules-César Beausang, qui passe de mains en mains et sera complété, puis métamorphosé en récit autobiographique par le prêtre Chigi, qui usurpe l’identité du médecin décédé.

Voici un cliché qui ne mourra pas et que je perpétue avec un sourire en coin: Aquin est un auteur difficile. Ses œuvres sont truffées de fausses pistes et de contradictions, de ces expérimentations qu’espèrent les lecteurs exigeants, dont je suis, qui voient dans la littérature une manière de représenter la complexité du monde et des rapports humains, peut-être même une manière de les complexifier davantage. Même s’il n’y a pas de discours politique explicite dans L’antiphonaire, sa forme kaléidoscopique porte en elle-même une charge politique, qui en appelle à un autre type d’engagement que celui du militantisme: celui d’un renouvellement constant des formes littéraires, sans égard à un représenté engagé. Et ces enchevêtrements surprenants confèrent à la lecture du roman un réel plaisir d’élucidation, similaire à celui que j’ai éprouvé à la lecture, chez mes contemporains, des Bases secrètes de David Turgeon.

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