Critique – Essai

Le communisme de l’amitié

Penser autrement la résistance contre l’époque.

«La philosophie, c’est se concentrer ensemble – mutuellement.» Érik Bordeleau n’est pas l’auteur de cette belle phrase, ni Agamben, Deleuze ou Badiou, philosophes avec qui il dialogue continûment. Ce sont des élèves d’une école primaire de Montréal qui l’ont prononcée dans le cadre d’un atelier donné par Bordeleau. Non seulement en sont-ils les auteurs, mais ils le sont ensemble, auspices bienveillants sous lesquels se place ce livre. La question de Bordeleau est simple: comment résister à la destruction incessante du commun que constitue le capitalisme?

Dans son premier ouvrage, Foucault anonymat (2012), Maurice Blanchot, qui aurait pu signer la définition de la philosophie plus haut citée, apparaissait comme la clé de voûte pour comprendre l’anonymat comme forme de résistance politique. Ici, il lui sert à cerner les contours d’un communisme de l’amitié, ramenant à notre mémoire ce «mouvement fraternellement anonyme et impersonnel» qu’a été Mai 68. Sortant Blanchot du «mythe de l’écrivain envoyé spécial dans l’Indicible», pour citer la sublime boutade de Pierre Alferi et d’Olivier Cadiot, Bordeleau l’ancre pleinement dans une logique politique, voire militante. Car l’essai de Bordeleau saisit avec acuité l’agitation récente du monde. Le vent d’Occupy souffle sur ces pages qui dialoguent aussi avec Le Comité Invisible, collectif qui a signé L’insurrection qui vient (2007), et dont l’un des membres présumés, Julien Coupat, a été mis en examen dans une affaire de sabotage de voies ferrées. L’importance symbolique de ce groupe ne cesse de croître au moment de la parution de son second livre, À nos amis. C’est à l’aune de ce contexte militant et théorique qu’il faut lire Bordeleau.

Comment sauver le commun du communisme? Sa réponse se décline en cinq chapitres hétérogènes. Bordeleau s’intéresse d’abord aux productions artistiques qui tentent de déjouer la destruction communautaire du capitalisme. Puis, il enchaîne avec des «éléments pour une théorie du no man’s land chinois» qui visent à saisir la contradiction entre les velléités libératrices de la Révolution et ses dérives massificatrices. Il y aborde également les rapports complexes entre révolution et esthétique en posant son regard sur les avant-gardes historiques afin de révéler les tensions quasi insolubles entre leur volonté d’inventer des nouvelles formes de vie et leur résistance intrinsèque à l’embrigadement. Il poursuit cette réflexion en portant son attention sur le Political Pop, frange de l’art chinois que la critique occidentale aime bien interpréter comme un geste d’émancipation du communisme et qui, selon Bordeleau, tomberait à plat en sacralisant «le consumérisme carburant aux images de marque». Ces chapitres accordent une grande place aux arts visuels, que le penseur considère en quelque sorte comme un laboratoire d’idées politiques. Sauver le commun du communisme consiste à observer la manière dont les arts produisent du commun.

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