Rétroviseur

Adieux à la vie

C’est avec émerveillement, un émerveillement souvent attristé par l’absence du grand écrivain qui nous a quittés si tôt, que je viens de relire Neige Noire, ce livre qui contient tant d’adieux à la vie, mais aussi tant de passion de vivre dans un constant déchirement, cette œuvre d’Hubert Aquin qui me semble aussi remarquable, dans son audace, son achèvement poétique, que lors de la première lecture. Car si on peut y retrouver dans tout son éclat l’esprit scintillant et torturé du grand écrivain, son désespoir en toute lucidité devant un parcours choisi vers la mort (lequel sera souvent celui de ses personnages), les pages de ce livre sont en même temps traversées de cette «symphonie du désir et de l’espérance» qu’éprouvent les amants Nicolas et Sylvie, dans cet élan vers les projets de l’avenir (il y est question aussi en parlant d’eux «de jaillissements de projets»), cela même si cette espérance sera peu à peu détruite par Nicolas, par sa folie, son délire pour un absolu de plus en plus rigide et dévastateur dans ses relations humaines, que ce soit avec l’innocente Sylvie qu’il punit si atrocement et injustement, Sylvie, cette Antigone sacrifiée par Nicolas et par son père incestueux, ou avec Eva, que Nicolas traite aussi avec cruauté, bien qu’Eva ne soit pas sans défense comme l’est la jeune Sylvie dans cette passion double qui la livre à son père Michel en même temps qu’à Nicolas, avec cet emportement désemparé qui la mènera à la mort, cette mort dans les glaciers, en Norvège, dont Nicolas sera responsable, avec la plus grande indifférence à l’égard de sa victime. Mais dans l’ampleur de cette vaste mise en scène du livre et de ses différentes mises en abîme, tour à tour littéraires et philosophiques, dans un film personnel aussi où se construit et se déroule le travail de l’écriture, ses sursauts, ses rêves, ses contradictions, ses espoirs exaltés, la réalité n’est jamais fixe, on ne peut savoir si Nicolas, auteur et acteur du drame dont nous sommes témoins, un drame toujours en mouvement, si Nicolas est l’auteur d’un crime prémédité, le meurtre de Sylvie qu’il amène en voyage de noces vers le Svalbard dans le but de la tuer, ou si ce même Nicolas, très amoureux et très jaloux de Michel, le père et l’amant de Sylvie, ne fait que rêver cette vengeance, laquelle transformera le voyage vers le Svalbard (ici peut-être l’image du paradis perdu) en un maléfique naufrage auquel ne survivra pas Sylvie. Mais dès le départ vers le voyage de noces kafkaïen, Sylvie, qui est très instinctive bien qu’aveuglée par sa passion pour Nicolas, ressent déjà une peur qu’elle ne peut nommer, elle dit souvent qu’elle a peur, que Nicolas change trop vite: «oui, j’ai peur, dit Sylvie à Nicolas, quand tout se met à changer, et depuis quelque temps, notre vie a changé, nous avons beaucoup changé». Ce changement, qui est peut-être lié à l’instable angoisse de vivre qu’éprouve Nicolas, Sylvie le pressent déjà comme un danger ou l’approche d’un deuil, bien qu’elle soit en même temps heureuse de partir avec Nicolas, de «survoler avec lui d’autres images mouvantes et indéchiffrables», de survoler bientôt avec lui l’océan vers le pôle Nord, quand ils seront «transportés dans un aéronef au-dessus du sol gelé de la nuit sub-polaire, au-delà des frontières du pays». Le dépassement des frontières, l’aspiration à une complète liberté, pour l’esprit comme pour le corps, la recherche de l’intelligence au-delà des mystères trop familiers, l’aventure spirituelle approfondie par la rigueur de l’écriture, ce seront là des thèmes mouvants, dans cette œuvre si complexe d’Hubert Aquin où la pensée fouilleuse de l’auteur ne nous laisse aucun repos, comme si une question l’avait toujours hanté: sommes-nous réels, la vie elle-même est-elle réelle, ou n’est-ce qu’une suite de rêves insondables nous menant à la mort? Cette question serait-elle celle que se pose Hubert Aquin dans Neige Noire, dans une restrictive somptueuse poésie:

[…] s’il n’y a pas moyen de véhiculer la tristesse contenue dans cette dernière assertion, si les travellings ne rendent pas avec acuité le mal d’être sur l’écorce impénétrable du réel, alors l’image ne vaut rien. Elle est nulle et il ne reste plus qu’à inventer un substitut musical pour exprimer cette grande désolation qu’on ressent; une cantate pour la vallée de la mort.

C’est vers cette vallée de la mort que Nicolas, l’auteur, entraîne Sylvie (que ce soit de façon imaginative ou concrète). Sylvie est ligotée, Nicolas la maltraite, la torture, pendant qu’elle proteste faiblement: «Nicolas, c’est notre voyage de noces, nous sommes venus tous les deux jusqu’au Spitzbergen, et c’est ce que tu fais, je t’en supplie, arrête, tu me fais peur et j’ai infiniment de peine.» Cette cantate pour la vallée de la mort se transforme en un chant de gratitude à la vie, tant il y a toujours dans cette œuvre mobilité extrême et changement soudain, dans le dialogue très charnel qui unit Eva et Linda, toutefois, si ce lien entre les deux femmes semble aussi incendiaire qu’il est apaisant, c’est sur une quête mystique, une vénération de l’art que s’ouvre cette union avec ces mots qui terminent Neige Noire: «Eva et Linda; approchent de ce théâtre illuminé où la pièce qu’on représente est une parabole dans laquelle toutes les œuvres humaines sont enchâssées.» Ces œuvres humaines, ce sont aussi toutes les œuvres d’art ou l’art dans sa divinité qui nous humanise tous, et qui peut encore nous rassembler hors du chaos de la violence et des guerres, même si l’auteur de Neige Noire en voit toute la précarité, et peut-être rapproche-t-il l’art de l’amour qu’il définit ainsi: «L’amour donne le vertige, mais son vertige, si intolérable qu’il soit, est un délice infini.» Aussi, ce qui me frappe beaucoup, avec cette lecture nouvelle, c’est que Neige Noire est un poème écrit par un poète au souffle immense et éloquent (le romancier, bien sûr, y est toujours présent de même que le critique érudit), lequel ressort de toutes les marges restrictives qui pourraient amoindrir son élan ou son illumination vers sa compréhension de l’univers, et cet univers, avec son esprit prophétique, Hubert Aquin le voyait déjà en péril, plus que menacé, car avançait vers lui le temps des vraies neiges noires, de la fonte des glaciers, de la désertion des animaux sur les glaciers à la dérive sur une mer polaire assiégée par nos désastres écologiques. Si rien n’est dit de ce qui arrive pendant que Nicolas et Sylvie, encore dans l’innocence de leur contemplation, avant le meurtre, regardent avec émotion les glaciers qui bordent le Magdalenefjorden, on peut sentir que celui qui écrivait Neige Noire pressentait, lui, toutes nos capacités à la destruction, et qu’il les redoutait tout en les dissimulant dans ces mots qui étaient encore pour lui des mots d’espoir pour l’humanité, une sorte de tendresse toujours un peu inquiète, comme l’était cette bienveillante tendresse, celle de son regard, lorsqu’il était encore avec nous.

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