Rétroviseur

Hubert Aquin aux temps des révolutions

Lire ou relire Hubert Aquin, c’est avancer sur un terrain miné; la métaphore belliqueuse ne lui aurait d’ailleurs pas déplu. À gauche du champ: la mythification qui accompagne le grand écrivain, l’arbre biographique cachant la forêt de la littérature. Hubert Aquin n’est certainement pas le premier à qui une telle chose est arrivée, mais dans un territoire aussi exigu que le Bas-Canada, l’effet d’aveuglement n’en est qu’amplifié. D’autant plus quand, comme lui, on a fait de son suicide un spectacle. Un tel acte frappe l’imaginaire, mais n’informe guère sur la portée politique et esthétique de l’œuvre. À droite du même champ: l’institution scolaire. Les disciples d’Aquin, nombreux, ont eu le mérite d’imposer Prochain épisode en lecture obligatoire au niveau collégial. Jusque-là, tout va bien. Mais les années passent, et l’on murmure que les cégépiens actuels trouvent le livre de plus en plus opaque, que les habits nationalistes qu’on lui avait fait revêtir ne signifient plus grand-chose pour des jeunes nés après le référendum de 1995. L’université a évidemment son rôle à jouer dans l’effet d’éloignement: l’édition critique est certes fort bien réalisée, a l’avantage d’offrir le livre à un prix aussi démocratique que celui d’Anouilh en Folio, mais noie le texte dans une quantité de notes de bas de page désespérante.

Dans «Comprendre dangereusement», paru dans Liberté en 1961, Aquin témoignait de son estime pour la «parole, lyrique, raisonnante, magique ou calme, et tout ce que les hommes dits d’action méprisent sous le nom de littérature et de poésie». Il affirmait, dans un même souffle, que, «chose certaine, il n’y pas plus de vanité à écrire qu’à agir, d’autant que ce qui relève de l’action émane d’un ordre créé par la pensée». Cette foi inébranlable en la capacité qu’a la littérature de proposer, en soi, un mode d’action, sans devoir être assujettie à la mystique du porte-étendard de la grande cause nationaliste, nous semble encore une façon fertile d’envisager les rapports entre l’art et le politique. La force de résistance qui traverse l’œuvre d’Aquin constitue son actualité. Marie-Claire Blais, Raymond Bock, Carole David et Jean-Pierre Lefebvre ont réussi, en interrogeant les lignes de force de l’œuvre, à mettre au jour les questions éthiques, politiques et esthétiques soulevées par l’œuvre d’Aquin.

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