Critique – Cinéma

La mesure contre le poids

Une leçon de résistance chez Spielberg.

Le film s’ouvre sur des images difficiles à supporter. «It’s intimate and ugly», comme le rappellera le général Grant. Ces images ne disparaîtront jamais complètement; elles voudront revenir à la surface. Ici, trois colonnes de morts sur la première page d’un journal. Là, une brouette de membres amputés. Mais il y a plus insupportable encore: le poids de six cent mille morts n’a pas fait pencher la balance en faveur des vivants. On ne sait toujours pas lire la Déclaration d’indépendance et décider si, en écrivant «all men are created equal», Jefferson voulait dire: «tous les hommes» ou «tous les Blancs». Comme voudrait le crier Lincoln, ou Daniel Day-Lewis: «At all rates, whatever may be proven by blood and sacrifice must have been proved by now.» Sauf l’essentiel: les Blancs et les Noirs sont-ils égaux entre eux? En d’autres termes, l’action d’un corps sur un autre ne peut pas à elle seule régler une question politique.

C’est pourquoi Spielberg doit complexifier ici la trame du drame historique et tisser ensemble actions des corps et actes de parole. Mais quel acte de parole peut faire la différence? On a beau répéter que les hommes sont égaux, rien n’y change. Si on mobilise les corps par la parole, si on les passionne pour une idée, le mouvement les entraîne trop loin ou trop vite. C’est d’une autre parole que l’on a besoin: non pas celle qui définit les corps ni celle qui les fait agir, mais celle qui les transforme. C’est la force politique de Lincoln: faire d’un axiome un événement. Il ne pensera plus: «All men are created equal»; il dira: «Things which are equal to the same thing are equal to each other.» L’égalité n’est pas une qualité des corps, mais un attribut: c’est ce qui doit être affirmé des hommes. On assiste à une transformation incorporelle: l’égalité arrive aux hommes, par un amendement à leur constitution ou par une mesure politique. Si x = z et que y = z, alors… événement! Et, parce qu’événement, cette égalité ne doit jamais cesser d’arriver aux hommes.

Par le même acte de parole, le plus radical des abolitionnistes – le représentant Stevens, interprété par Tommy Lee Jones – peut affirmer qu’il ne croit pas à l’égalité absolue, mais seulement à l’égalité devant la loi. Ce faisant, il n’a pas renié ses convictions; il leur a redonné l’efficacité d’intervenir dans la trame des actions, pour les précipiter. Blancs et Noirs sont égaux devant la loi, mais les hommes ne sont pas égaux: assurément, de la bassesse d’âme de certains, il faut conclure à leur infériorité.

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