Critique – Cinéma

Le prix de la jouissance

The Act of Killing, ou quand le cinéma abolit toute éthique.

Voilà un film qui a fait parler de lui! Un film documentaire, ou du moins revendiquant un caractère documentaire, traitant de faits advenus dans l’Indonésie des années soixante – autrement dit, un film qui aurait pu passer inaperçu ou presque. The Act of Killing a pourtant suscité une attention dépassant largement un public déjà intéressé par l’Asie du Sud-Est et son histoire. Est-ce à dire que nous avons la passion des massacres? Un goût immodéré pour les meurtriers? Le film de Joshua Oppenheimer porte en effet sur la chasse aux communistes conduite par l’État indonésien au cours des années 1965 et 1966, au moment de la transition forcée du pouvoir de Soekarno à Suharto, en choisissant de centrer son propos sur l’un des exécutants de ces exactions à grande échelle, un assassin du nom d’Anwar Congo.

The Act of Killing est un film profondément troublant. Plaçant ses spectateurs face à la disparition de toute éthique, il produit une sorte de stupéfaction qui tend à ankyloser la possibilité de penser et d’énoncer quoi que ce soit à son sujet. Cette paralysie de la pensée est un effet qui, certainement, devrait nous alerter. Comment remettre la pensée en mouvement et rétablir sa circulation avec notre expérience sensible?

Nous pouvons notamment remarquer que le geste d’Oppenheimer rappelle S21, le documentaire réalisé par le cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh en 2003. S21 était le nom d’un centre de torture et d’exécution opéré par les Khmers rouges alors qu’ils dirigeaient le Cambodge, entre 1975 et 1979. Le film de Panh s’intéresse également aux bourreaux, les anciens gardiens de S21, ce qui en fait un film marquant dans la production consacrée aux violences politiques du vingtième siècle. Ce film tout en retenue se distingue pourtant de celui d’Oppenheimer. Les images, en effet, s’attardent longuement sur les gestes passés des tortionnaires, sur cette identification de leur corps avec des gestes de violence, d’abus, de mort. Ils sont filmés reproduisant leurs anciennes procédures dans des salles désormais vides, où les gens assassinés manquent. L’absence de ceux-ci est ainsi rendue très sensible, leur disparition se loge au creux des images elles-mêmes. Le film parvient de la sorte à rendre compte de la destruction ayant eu lieu, ce qui lui permet d’accueillir et d’accompagner la parole et l’exigence de vérité de l’un des rares survivants de S21, qui intervient à quelques reprises.

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