Critique – Cinéma

Bartleby en espadrilles

Le malaise de la singularité dans Sarah préfère la course.

Présenté en première dans la section «Un certain regard» du Festival de Cannes de 2013, le film de Chloé Robichaud (son premier long-métrage après le film court Chef de meute), Sarah préfère la course, a connu une naissance fulgurante. Mais si le talent de sa jeune réalisatrice ainsi que celui de l’actrice tenant le rôle principal (et de la distribution en général) ont été reconnus par la presse, la réception est demeurée tiède. Comme si le film ne répondait pas aux attentes ou que, en quelque sorte, il ne se donnait pas assez. Ce n’est pas «à proprement parler un film aimable», écrit Martin Bilodeau dans Le Devoir du 8 juin, «au sens où il ne flatte pas le spectateur dans le sens de ses attentes». Éric Moreault, du Soleil, se demande si son passage à Cannes n’a pas gonflé les attentes envers le film, et lui reproche son «manque d’épaisseur» – le film, dit-il, «finit par manquer de souffle». Le problème de Sarah préfère la course aurait donc à voir avec le cœur, et l’amour. Difficile de s’attacher à un personnage misanthrope, terne et introverti (pour reprendre les mots de Moreault)? Que faire de cette jeune fille qui, dit-on, se cherche et donne l’impression de se perdre dans son obsession, qui se refuse à tout – même aux critiques de cinéma?


Sarah préfère la course et, par rapport à celle-ci, rien d’autre n’existe ou presque. Elle court contre la montre, déterminée, regard devant, visant toujours un meilleur temps et laisse tout le reste derrière elle. Est-ce la raison pour laquelle son personnage n’a rien pour rendre le film aimable?

Si Sarah suscite un malaise, c’est non seulement parce qu’elle n’a qu’une chose en tête – courir – mais parce que tout en courant dans le but d’arriver en premier, elle reste en retrait, assise au dernier rang de la vie. Comme sur une voie parallèle, désengagée, frôlant par moment l’arrogance tellement elle se tient à part (d’où ce reproche implicite chez nombre de critiques, qui ont vu dans sa distance une fragilité psychique ou l’expression d’une misanthropie, plutôt qu’une féroce indépendance), Sarah a quelque chose des autistes célèbres du cinéma (qu’on pense au Dustin Hoffman de Rain Man) dont les paroles sont à la fois absurdes et parfaitement justes. C’est là un personnage inusité au cinéma (les personnages de ce type sont, il me semble, le plus souvent masculins), une femme «hors-norme», comme le dit Chloé Robichaud: ni folle, ni fatale, ni banale. Une femme comme Bartleby.

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