Critique – Poésie

Se tenir au milieu des restes

René Lapierre inventorie le présent pour trouver la force de durer.

Dans son dernier recueil de poésie, Pour les désespérés seulement, l’essayiste et professeur René Lapierre pose un regard tourmenté sur les ruines et les tragédies de l’histoire qui ne peuvent être rachetées. Le poète s’inscrit dans un héritage depuis le titre qu’il emprunte à Walter Benjamin: «Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir», phrase tirée de l’essai écrit en 1922 par l’auteur allemand, « Les Affinités électives de Goethe». Même si Lapierre sabre l’espoir, il serait mal venu de n’y lire que du cynisme. Tel le chiendent, la «pire mauvaise herbe», le souvenir étend ses rhizomes, se multiplie et résiste.

Lapierre propose des poèmes en vers libres qu’il entrecoupe régulièrement d’extraits d’un manuel de la flore québécoise datant de 1931. Non seulement sa propre poétique révèle une alternance entre des tons et des registres à la fois confidents, violents, historiques et politiques, mais il y a aussi cette poétique botanique. Elle-même doit être scindée, car si la nomenclature binominale latine a un aspect très littéral, rigide et réglementé par des procédures, les descriptions de certaines espèces, tirées du manuel, ne sont pas sans délicatesse lyrique:

Où étais-tu hier, et tous les autres jours?
Nous avons le prunier noir, ou sauvage
qui se charge en mai d’une masse de fleurs
d’un blanc si éclatant.
Les largesses
sont insupportables.

Devant le «sens inconséquent» des «fureurs» se tiennent, dans toute leur pérennité et leur stabilité taxinomique, l’aristoloche, la salicaire commune, l’ancolie, la chélidoine, l’acore aromatique... Ainsi, les espèces participent singulièrement à l’état des lieux que dresse René Lapierre, qui répète comme un leitmotiv «Est:»

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