Critique – Essai

La Banque mondiale et l’Inquisition

Livre culte enfin traduit, Caliban et la sorcière est à la hauteur de sa réputation.

Caliban et la sorcière est un classique souterrain: exigeant, inclassable, mal distribué ici, mais qu’importe, car sa réputation le précède. Il était effectivement connu chez nous bien avant d’être traduit en français l’an dernier; ses idées cheminent mieux que lui, car c’est une sorte de chaînon manquant, le lien entre insubordination des femmes et anticapitalisme. On cite Caliban et la sorcière sans l’avoir lu. On a envie d’en proposer la lecture à chaque débat. «Oui, mais l’analyse des rapports de genre n’est pas d’une grande aide pour envisager la fin du capitalisme… — As-tu lu Caliban et la sorcière?» «Cette société est matriarcale: les femmes ont du pouvoir dans la sphère domestique. — As-tu lu Caliban et la sorcière?» «En envoyant les femmes sur le marché du travail, le féminisme a servi les intérêts des puissants. — As-tu lu Caliban et la sorcière?»

Ce livre se tient, solide et généreux, dans l’angle mort de nombreux domaines de réflexion. Il ajoute, à l’histoire de l’exploitation des peuples, celle, manquante, de la domination organisée des femmes et place aux côtés de Caliban, ce symbole de la révolte des esclaves, la figure mal aimée de la sorcière.

Pour comprendre l’importance de cette figure, il suffit de penser que des centaines de milliers de femmes ont été torturées et exécutées dans de nombreux pays pour la seule raison qu’on les accusait de sorcellerie, accusation ultime qui se passait même de crime (un peu comme le terme «terroriste» aujourd’hui). Peu d’historiens, avant les essayistes féministes, ont étudié la chasse aux sorcières et sa portée politique. Et la recherche sur l’histoire spécifique des femmes se trouve encore marginalisée. Très peu d’économistes se sont ainsi intéressés au travail domestique, aux activités gratuites, au labeur qui assure la reproduction humaine, au prix d’autant de sang, de sueurs et de larmes que le travail dit productif. Silvia Federici fait partie de ces marxistes qui, dans les années soixante-dix, en ont eu assez de voir leurs préoccupations rejetées par les penseurs et militants de gauche et qui ont fondé un mouvement féministe international autonome réclamant un salaire au travail ménager. On peut d’ailleurs maintenant découvrir l’histoire méconnue de ce mouvement grâce au travail précieux de Louise Toupin (Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale, Remue-ménage, 2014). Federici est une de ces intellectuelles qui, se consacrant à la recherche du savoir et du vécu occulté des femmes, ont ouvert de nouveaux espaces de pensée. Aujourd’hui, grâce à leurs œuvres, l’inconnaissance ne peut plus justifier que la dimension féminine demeure absente du portrait, du corpus, de l’analyse.

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