Le réel et moi

Mommy, récit de l’enfermement.

Ça se passait entre la quatrième et la cinquième exécution capitale en Iraq, alors que la Turquie hésitait à défendre sa frontière kurde, et que le Canada entrait en guerre. Je n’arrivais pas à décider d’une prononciation qui supprimerait l’homonymie entre Mommy, le film de Xavier Dolan, et l’autre momie, celle du pharaon Amenhotep III, dont la vue provoque les vomissements de Franza dans le roman Franza d’Ingeborg Bachmann.

C’était au cours des journées portes ouvertes «Vous avez des questions? Parlons-en avec les experts de TransCanada Oléoduc Énergie Est», c’était en même temps que j’oubliais le compte des morts ukrainiens, palestiniens et syriens pour passer au compte des victimes de l’Ebola. Je suis entrée dans un sex shop parce que j’ai cru que c’était là, pour Halloween. En sortant, j’ai croisé Sylvie, une amie française, qui a eu l’air aussi abasourdie de me voir sortir d’un sex shop que si elle m’avait surprise à lire le Journal de Montréal, et elle a prononcé le mot Mommy exactement comme j’aurais dû le prononcer depuis le début, totalement nettoyé de son horrible homonyme. Les Françaises prononcent toujours mieux que moi les noms anglais qui portent une majuscule. Sylvie m’a dit que Télérama allait publier un numéro spécial sur les créateurs québécois à l’occasion de la sortie de Mommy. Je lui ai dit que Marie-Claire Blais avait pourtant déjà fait savoir clairement à Apostrophes que les auteurs ne sont pas des délégués du tourisme. Sylvie a réfléchi un moment et elle a fait «bof». Bof. Ça m’a plu dessus. J’ai ouvert mon parapluie et j’ai lu l’autocollant tout fringant sur le lampadaire: «Ne perdez pas confiance.»

C’était avant que j’aperçoive le Journal de Montréal dans le sac à provisions de Louise. Trop tard, Louise a vu que j’avais aperçu son Journal de Montréal dans son sac à provisions. «Ils m’ont eue, à force. Figure-toi que pendant deux mois, je l’ai trouvé le matin à ma porte. Le troisième mois, je me suis abonnée. Je ne pouvais plus m’en passer. C’est rempli de nouvelles invraisemblables.» Ça coïncidait juste avec l’épisode d’éthique où on nous sondait au sujet des actions du député Pierre-Karl Péladeau. Devait-il s’en départir? L’autre sondage concernait la mise en liberté du docteur Turcotte en attente de son procès. Le public avait-il perdu confiance en son appareil judiciaire? Ce qui me turlupinait, c’était une tout autre question. Le Journal de Montréal a été fondé le 15 juin 1964 par l’indépendantiste Pierre Péladeau. Très rapidement, ce journal est devenu le numéro 1 du Québec. Et jamais le Québec n’a voté pour l’indépendance. C’était là ma question et j’ai fini par la poser à Galt, mon ami Galt, le révolté qui met un terme à toutes nos prises de bec en jurant qu’il est totalement indifférent et qu’il ne cultive plus que son indifférence. Il n’utilise pas, à mon avis, contre la révolte, les herbicides racinaires adéquats. Il a trouvé que c’était tout de même une bonne question. Donc même quand tu possèdes des moyens de communication comme Québécor en a possédés entre 1964 et 1995 et que tu es indépendantiste, tu ne fais pas l’indépendance. Donc quoi? Donc qui a peur de Virginia Woolf? Je venais de lire Une valeur de Jean-Paul Tessier, aux Éditions des Étés, que mon dépanneur m’avait prêté. On devrait lire ce livre qui dresse un portrait tonique de ce que c’est que l’homophobie au quotidien au Québec. Icitte même, pas en français de France, et en détail, avec des oiseaux morts dans ta boîte à lettres et des balles de fusil qui te frôlent le toupet. Tout ça pour en arriver à Mommy, car il me semble qu’il est nécessaire de révéler aux gens à qui on s’adresse dans quelles circonstances on a lu tel ou tel livre, ou vu tel ou tel film, ou entendu telle ou telle musique. Il n’y a pas que le montage du film qui compte, il y a aussi le montage autour du film, comme les images des sacs de morts du Libéria sont, à titre d’exemple, des amas d’images qui regardent avec nous le film Mommy.

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