Critique – Essai

La toile de corde

Internet est une invention du XVIIIe siècle, selon l’historien Robert Darnton.

Depuis plus de trente ans, l’historien américain Robert Darnton cherche à découvrir la «cosmologie des gens simples» dans la France du XVIIIe siècle. Cela nous aura donné son plus célèbre ouvrage, Le grand massacre des chats, paru en 1984, dont la méthode est, au premier abord, peu orthodoxe: étudier le passé comme les anthropologues s’intéressent aux cultures étrangères. Il s’agit de s’attacher aux éléments les plus étranges, dans ce cas un massacre de chats par des artisans parisiens en 1730, et ainsi percer une sorte de mystère interprétatif, s’approcher au plus près de ce qu’une culture donnée peut être. Selon l’historien, on aurait tort d’imaginer qu’au XVIIIe siècle, les individus pensaient selon les mêmes cadres que les nôtres, avec une perruque et des sabots en prime. Il vaut mieux, dès lors, considérer la France de 1792 comme le Mato Grosso de Claude Lévi-Strauss. Avec les mêmes erreurs d’interprétation, inévitables. De ce point de vue, Darnton ne se fait pas d’illusions. Il sait bien qu’il ne retrouvera jamais l’ambiance des rues parisiennes. Il cherche tout de même à s’en approcher autant que faire se peut.

Certains historiens seront peut-être agacés par ce qui, dans L’affaire des quatorze, prend toutes les apparences d’une «enquête de détective» consacrée à une histoire de police parisienne: en 1749, à Paris, six poèmes s’attaquant au pouvoir royal (et à Madame de Pompadour) sont diffusés à travers un riche réseau de communication, que la police essaye d’identifier. S’ensuivra l’arrestation de quatorze personnes, notamment des abbés, des étudiants et un professeur de philosophie. Pourquoi sont-ils arrêtés alors que ce crime est assez fréquent à l’époque? On suit le privé dans son enquête: on comprend avec lui que le congédiement du comte de Maurepas par Louis XV et l’expulsion du prince Édouard ont un rôle à jouer dans l’histoire; que les chansons et poèmes, selon leurs modalités propres, se transforment, voyagent, passent de la cour à la populace. Darnton ne manque pas de citer le mot de Chamfort: la France est «une monarchie absolue, tempérée par des chansons».

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