Critique – Poésie

Le puits d’amour

Sur les lieux de la poésie.

On n’épuisera jamais le nom des lieux, pour la simple et bonne raison que ces lieux doivent souvent leur nom à l’usage, à l’usure qu’ils ont subie sous les assauts de la vie qui grouille. Près des Halles disparues de Paris, on trouve encore la rue de la Grande Truanderie, ancien refuge de tous les filous de l’aube, des pickpockets aux longs manteaux qui, dans mon esprit, porteront toujours l’éternel visage angoissé de Martin LaSalle dans Le Pickpocket de Robert Bresson. À la pointe formée par les rues de la Grande Truanderie et de la Petite Truanderie s’élevait jadis le puits d’Amour, où les amants désespérés se jetaient pour échapper à la douleur du refus. Sous le règne de Philippe-Auguste, la jeune Agnès Hellebic se jeta la première dans ce puits, malade d’amour, inaugurant par son désespoir un pèlerinage païen qui se poursuivit jusqu’au dix-neuvième siècle lors du percement de la rue Rambuteau. Au seizième siècle, un jeune homme s’y jeta aussi avant d’en être extirpé par son ancienne amante, et inscrivit sur la margelle du puits ces deux vers d’une simplicité troublante: «L’amour m’a refait / En 1525, tout à fait .»

Les lieux se font et se défont au rythme des passages, des passions et des crimes qui les marquent. À New York, la pointe de terre située à l’extrême est du Lower East Side, baptisée Corlear’s Hook par les Hollandais, donnera naissance au terme hookers pour désigner les femmes de petite vertu qui y accrochaient les dockers et autres journaliers en quête de chaleur. En marge des villes, ces havres pour âmes perdues ne cesseront jamais d’inspirer les écrivains, que l’on pense seulement au Bossu Bitor de Tristan Corbière, cette idylle baroque et tragique entre un matelot bossu et une prostituée. Corbière, dont les Amours jaunes demeurent à ce jour un livre unique et irremplaçable, fut particulièrement sensible à la poésie des lieux, situant l’action de ses poèmes dans une errance imaginaire qui allait de Marseille à Jérusalem sans jamais quitter son minuscule appartement du neuvième arrondissement parisien. Les Amours jaunes, comme ces rires qui se butent à la «réalité rugueuse à étreindre» contre laquelle Rimbaud nous mettait en garde dans «Adieu». Et le Bossu Bitor, mettant le pied à terre une fois l’an avec son bas rempli d’or, allait fêter la Noël pour «faire, à grands coups de gueule et de botte… l’amour».

Plus près de nous, j’avais parlé ici des Chansons d’ascenseur, d’escalier et de chute libre, kaléidoscope de chansons offertes par Jacques Bertrand Junior sous le nom de Cou Coupé. Les textes, d’une poésie à couper littéralement le cou, sont de cette qualité rare qui brouille les lois du genre et rendent à la poésie ses armes souvent émoussées par l’enfermement stylistique et thématique du recueil, prison parfaite des mots qui ne cherchent plus à conquérir un espace de liberté, mais à affirmer leur légitimité dans une démarche qui puisse s’inscrire à même les ornières tracées par les conseils des arts ou autres vaches à lait des professionnels de la plume. Dans Agonie stable, ce poète de peu de mots rend hommage à un lieu aujourd’hui nettoyé de sa misère avec la candeur d’un passant, écumant les rues à la recherche d’un répit contre le temps qui dévore nos vies en ne laissant à sa traîne que des images délavées par les intempéries:

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