Critique – Essai

Tirez sur le drone

Grégoire Chamayou pourfend l’arme du lâche

«À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire». Ces mots de Corneille, du Cid, Grégoire Chamayou aurait pu les mettre en exergue à sa Théorie du drone. C’est que, voyez-vous, l’opérateur du drone se trouve dans une safe zone climatisée, quelque part au Nevada – à côté de lui, un Big Mac à moitié bouffé –, et de là, il tire sur des Afghans ou des Yéménites, qu’on a identifiés comme des terroristes, mais qui sont parfois de simples passants, au comportement disons un peu inhabituel. Des accidents, ça arrive. De toute manière, ces foutus enturbannés ne sont que des ombres sur un petit écran: on les distingue comme on peut. Puis, après sa dure journée à abattre du monde de l’autre côté de la planète, l’opérateur rentre chez lui, joue avec ses enfants, regarde la télé. Une bien drôle de guerre, pour reprendre le titre de Sartre. Drôle parce qu’ici, on peut tuer, sans jamais s’exposer à la mort. Guerre asymétrique, unilatérale: on y meurt d’un seul côté. Et dire que les États-Unis ont cru bon inventer des médailles de bravoure pour ces opérateurs qui font la guerre en petite chemise d’été et en dégustant un coca-cola! Avouez que c’est pousser le bouchon un peu loin. Que devient, dans un tel contexte, l’antique éthos du guerrier, avec ses valeurs nobles comme le courage et l’esprit de sacrifice? Qu’est-ce qui distingue la guerre de l’assassinat quand le risque n’est pas réciproque?

Dans son livre, Chamayou tire à bout portant sur le drone. Il dit en quoi cette arme odieuse, cette arme du lâche, fait éclater la notion même de guerre. Car la dronisation des conflits, c’est la disparition de la guerre, carrément au profit de la chasse. Le droit de la guerre – ou droit de La Haye – a le mérite d’imposer un certain nombre de règles, dont le principe de distinction entre combattants et non­combattants, entre le dedans et le dehors d’un champ de bataille. Le droit de chasse, c’est autre chose. Son but est de baliser l’acte de poursuivre une proie en vue de l’abattre. Pour ce faire – retenons ce détail –, ce droit permet de pénétrer sans autorisation sur une propriété privée quand l’animal chassé a été qualifié de nuisible.

Donc… tout commence avec les kill lists qui sont approuvées oralement par le président Obama. Une kill list comprend deux types de frappes potentielles: frappes «nominatives» et frappes de «signature». Dans la première catégorie, il y a ces terroristes dont on connaît le nom, le visage, l’idéologie. Jusque-là, tout baigne – enfin, peut-être. Mais les frappes de signature sont autrement plus inquiétantes, plus perfides. Dans ce cas, on cible des individus tout à fait anonymes sur la base d’une méthode de ciblage appelée pattern of life analysis. Pour obtenir cette analyse, on envoie des drones qui exercent, caméras ultra-perfectionnées à l’appui, une surveillance géospatiale constante de vastes étendues. On accumule des données, on constitue des profils de comportements d’individus sans nom, parfois sans visage. Ce qui permet, une fois tout ça traité, de déterminer quand tel individu aura eu le malheur de modifier un tant soit peu son pattern of life. En clair: au moindre écart dans ton train-train quotidien, te voilà inscrit sur la kill list!

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