Critique – Essai

Le féminisme de la haute

La DG de Facebook raconte la self-made-woman

Sheryl Sandberg est une femme de pouvoir. Madame Facebook est la directrice générale de la boîte et se classe cinquième dans la liste des femmes les plus puissantes du monde selon Forbes (2011). L’auteure le mentionne d’ailleurs dès les premiers chapitres de son livre, non pas pour s’en vanter, mais pour raconter, de manière étonnamment candide, comment elle craignait que ce classement prestigieux nuise d’une quelconque façon à son travail, à sa réputation et à sa carrière. Sandberg ne cherche pas à plaire à tout prix, mais l’une des conséquences négatives de ses succès professionnels, dont elle souffre visiblement, est le «gender penalty», phénomène observé dans le cadre d’une étude universitaire américaine et qui fait en sorte qu’une femme en position d’autorité suscite de l’antipathie en fonction des mêmes critères qui suscitent notre admiration à l’égard d’un homologue masculin.

L’ouvrage de Sandberg est une contribution importante à la culture féministe destinée au grand public. En parallèle aux études féministes universitaires et à la riche littérature académique qui en découle, on peut observer une certaine forme de réhabilitation du discours féministe au sein de la culture populaire aux États-Unis. Du blogue Jezebel au succès de la série télévisée Girls créée par Lena Dunham, l’attribut «féministe» est de moins en moins tabou. Sandberg participe de façon significative à cette réhabilitation populaire du féminisme et consacre des pages éloquentes sur sa propre conscientisation tardive à la suite de sa rencontre avec la célèbre activiste Gloria Steinem.

En dépit de toutes les critiques et controverses que En avant toutes peut susciter, il s’agit d’un livre courageux. Bien que le propos s’appuie sur des données empiriques fiables et un nombre impressionnant d’études qui sont citées sur vingt-cinq pages de notes en fin d’ouvrage (dans l’édition originale anglaise), la narration de cet essai s’apparente plutôt à l’autobiographie. Un récit personnel dans lequel Sandberg révèle à la fois les incidents humiliants qu’elle a dû subir en gravissant les échelons du succès et les angoisses très intimes qu’on imagine mal un homme de pouvoir partager de manière aussi publique. Mais ces angoisses dont elle parle hantent toutes les femmes qui ont été conditionnées par des pressions socio­culturelles à ne pas convoiter les postes d’autorité, à ne pas «s’asseoir à la table» où se prennent les décisions, à ne pas aller de l’avant. Que la directrice générale de Facebook, ayant précédemment mené Google à la gloire, nous parle du syndrome de l’imposteur (endémique chez des millions de femmes) qui la poursuit encore aujourd’hui dans l’exercice de ses fonctions est certainement un acte de courage. Et aussi de générosité.

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