Critique – Essai

Par-delà le tintamarre

De la difficulté d’épuiser un mythe. Les trois Évangéline de Joseph Yvon Thériault.

Dialogue entre ma conscience canadienne (fictive) et moi:

— Évangéline ne serait donc pas seulement une chanson d’Isabelle Pierre? De Marie-Jo Thério? De la candidate n° 24 de Star Académie?

— Sans génie, va! Tu n’es jamais allé à Grand-Pré quand tu étais petit? Tu n’as pas vu la petite église et la statue d’Évangéline? Tu n’as pas sillonné la côte acadienne quand tu avais neuf ans? Beaucoup de Québécois le faisaient, à l’époque.

— Non. Dans la famille, quand le goût des vacances et du homard nous prenait, c’était Old Orchard, Hampton Beach ou Cape Cod. C’est dire que, enfant ou jeune adolescent, je n’en connaissais pas beaucoup sur la Déportation.

— Et depuis?

— En bon souverainiste, je n’ai pas porté une grande attention aux minorités francophones du Canada. Je me suis limité au folklore habituel: la Sagouine, Angèle Arsenault, le Tintamarre, Louis Robichaud et la poutine râpée. Je me demandais, tout récemment, comment il se fait qu’il y a encore des Acadiens en Acadie. Ils n’ont pas été déportés, eux autres? Mon ignorance est vraiment grande. Que mon amie Isabelle Arseneau (un patronyme qui ne ment pas) de Pointe-Verte me pardonne. La solution est dans les livres. En voici un, d’ailleurs: Évangéline: contes d’Amérique de Joseph Yvon Thériault.

Dans cet ouvrage, le sociologue de l’uqam montre que le poème de l’Américain Henry Wadsworth Longfellow, Evangeline: A Tale of Acadie, 1847, racontant le périple d’Évangéline en Amérique pour retrouver son fiancé Gabriel, a non seulement engendré d’autres œuvres littéraires, mais a aussi et surtout contribué à construire trois grands récits identitaires. On se retrouve donc avec une Évangéline américaine, une Évangéline acadienne et une Évangéline cadienne. Avec moult détails, et tirant profit d’une longue recherche sur un sujet qu’on devine lui tenir tout particulièrement à cœur (qui n’aime pas parler de son monde?), Thériault publie à propos de ces trois Évangéline un texte au rythme soutenu. Il montre comment les sociétés se sont approprié et ont transformé le poème de Longfellow. Comment les récits ont pallié certains problèmes identitaires d’Amérique, telle la nécessité de «raconter une histoire commune dans une société qui se définit comme un monde nouveau» et qui a besoin de racines tout en souhaitant marquer une rupture avec la tradition européenne. Mais il y a un éléphant dans la pièce. Étrangement, l’auteur n’évoque pas ici celui qui a thématisé cette grande question de la mémoire dans les collectivités neuves: Gérard Bouchard (Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, 2000). Rappelons que Thériault avait sévèrement critiqué les idées de Bouchard dans Critique de l’américanité: mémoire et démocratie au Québec, en 2002. Paradoxalement (pour moi, en tout cas), il voyait dans l’entreprise du sociologue saguenéen un effacement de la mémoire canadienne-française afin de mieux construire l’américanité du Québec. Sensible aux entités régionales, Thériault n’acceptait pas non plus que le seul parcours normal du Québec soit l’indépendance. Son Évangéline a tout d’une suite logique de Critique de l’américanité.

Cela dit, l’absence de référence à Gérard Bouchard tient peut-être aussi à la manière de Thériault: «J’ai voulu conserver le ton du récit. […] Je n’ai pas inclus de notes de bas de page renvoyant constamment le lecteur à la possibilité de vérifier la véracité des faits. L’ambivalence entre poésie et histoire doit être maintenue.» Ce choix, qu’on pourrait qualifier d’essayistique, devrait réjouir le lecteur à qui on veut souvent faire croire que la dernière monographie sur le trafic des allumettes au centre-ville de Nicolet entre 1722 et 1725 (blague de François Ricard, circa 1981) est un essai. Il serait vain et un peu stupide de défendre l’idée d’une pureté essayistique, mais se réclamer du genre sous-tend un changement de style, jamais aisé, pour le chercheur rompu aux méthodes des sciences sociales. Dans le cas de Thériault, malgré quelques incises personnelles, on ne voit guère ce qui distingue Évangéline d’une monographie, mis à part l’absence de notes, de références et de l’appareil théorique habituel. C’est un peu l’entre-deux, ici: il y a, à la fin de chaque partie, des bibliographies présentant quelques titres. Il y a aussi des passages théoriques çà et là, comme rescapés. La chose me semble évidente: Joseph-Yvon Thériault ne s’est pas transformé en essayiste dans Évangéline.

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